De primitif à plébiscité : l’évolution complexe de l’art tribal

   |  12 septembre 2013  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Paris, le 11 septembre 2013, Art Media Agency (AMA).

L’art tribal a connu une longue et complexe évolution, du fait des brusques revirements de l’histoire de l’art européenne à l’égard du genre. Tout d’abord présenté avec dédain comme « art primitif », l’art tribal a depuis été reconnu pour l’importante influence qu’il a eue sur les œuvres des Expressionnistes, des Surréalistes et des Cubistes. De nos jours, on reconnaît la richesse et la variété de ce type de productions, et de nombreux musées, galeries et collectionneurs répartis tout autour du globe portent une attention particulière aux œuvres des peuples indigènes d’Afrique, d’Amérique du Nord et d’Océanie. Art Media Agency a donc étudié les structures qui se spécialisent aujourd’hui dans le genre, en observant la présence d’art tribal dans les galeries, musées et salles des ventes.

Une lente ascension vers le succès
L’« art primitif » est à présent connoté comme un terme condescendant, sous-entendant une attitude ethnocentrique de l’Europe, en vigueur à l’âge d’or de l’impérialisme, du colonialisme et de l’exploitation des territoires par l’Occident. La dénomination implique en effet la croyance que les cultures non-occidentales étaient en quelque sorte moins développées ; qu’ils leurs manquaient, pour ainsi dire, l’influence des puissances Européens, qui se considéraient, à l’inverse, et sans en douter le moins du monde, comme des peuples non-primitifs.
Au début du XXe siècle, 85% du monde était dominé par un petit groupe de nations européennes. Le monde occidental avait passé de nombreuses années à promouvoir le réalisme académique comme le zénith de la production artistique, caractérisée à cette période par des œuvres cherchant à répliquer la nature et en en même temps d’adhérer à une notion idéalisée de la beauté. Or, l’art provenant des pays colonisés ne souscrivait pas à cette esthétique rigide ; dans les régions africaines, la représentation du corps humain n’était pas perceptive mais symbolique. Les statues humaines aux membres stylisés, et dont le visage s’assimilait à un masque, défiaient même la conception de la beauté établie en Occident, et étaient souvent méprisées en tant que purs « artefacts », davantage valorisées pour leur nouveauté que pour leur artisticité. Dés le début des années 1870, des milliers de sculptures africaines arrivèrent en Europe à la suite des conquêtes et expéditions coloniales. Quoique les œuvres fussent exposées dans les musées de villes comme Berlin, Munich, Londres et Paris, elles avaient si peu de valeur marchande qu’elles se retrouvaient dans les marchés aux puces et les vitrines des prêteur sur gages. Néanmoins, elles commencèrent à attirer l’attention des artistes d’avant-garde, inspirés par un art qui renouvelait les conceptions européennes existantes de la silhouette humaine.
Tandis que les œuvres d’art venues d’Océanie et des Amériques suscitaient l’intérêt des artistes, particulièrement pendant le mouvement surréaliste des années 1930, les plus influents des modernistes de la première heure concentraient leurs regards sur la sculpture de l’Afrique subsaharienne. Dans la capitale française, des artistes de l’École de Paris, dont André Derain et Pablo Picasso, ont « découvert » l’art africain grâce à des institutions comme le musée d’Ethnographie du Trocadéro et le musée de l’Homme qui présentaient des expositions d’œuvres rapportées de leur pays d’origine.
Ces artistes parisiens commencèrent à mêler le traitement hautement stylisé des statues africaines au style post-impressionniste établi par des artistes tels que Cézanne et Gauguin, dont les œuvres sont caractérisées par l’usage d’une vive palette et par un plan pictural presque plat. On pense qu’Henri Matisse a rencontré des exemples de sculpture africaine au Trocadéro, en compagnie de son ami fauviste Maurice de Vlaminck, et a visité l’Afrique du Nord en 1906. Des toiles comme Le Jeune Marin (1906) ou La Raie verte témoignent manifestement de l’influence de ces rencontres, en ce qu’elles figurent des visages abstraits s’éloignant des contours naturalistes propres aux portraits du siècle précédent. L’auteur américain Gertrude Stein, qui se trouvait au cœur des activités artistiques et littéraires de Paris au tournant du XXe siècle, décrivit, dans son Autobiographie d’Alice B. Tolkas (1913), l’achat accompli par Matisse, à l’automne 1906, d’une petite sculpture africaine. L’achat, se souvient Stein, fut effectué avec celui d’un Picasso, dont les travaux cubistes se verraient plus tard fermement associés aux œuvres tribales du continent. À partir de 1907, Picasso visitait régulièrement les collections africaines du Trocadéro, pour décrire plus tard aux auteurs et conservateurs l’influence des œuvres exposées.
En 1907, après avoir produit des centaines d’esquisses préparatoires, Picasso créa son oeuvre phare, Les Demoiselles d’Avignon : présentant la femme par le biais d’une forme fragmentaire et géométrique, la toile est largement considérée comme la naissance du cubisme, et eut une influence significative sur les travaux ultérieurs des artistes de l’ère moderne. Tout comme les œuvres de Matisse de l’époque, la toile affiche l’influence des œuvres sculpturales africaines, avec deux des cinq femmes de l’œuvre montrant une proximité stylistique avec les masques exposés au Trocadéro. D’autres figures manifestent l’influence de l’Ibérie native de Picasso, une influence également visible dans le portrait, peint par l’artiste en 1906, de Gertrude Stein.
En Allemagne, des peintres expressionnistes comme Ernst Ludwig Kirchner, membre du groupe « Die Brücke » fondé à Dresde et à Berlin, produirent des œuvres qui mêlaient l’esthétique africaine aux couleurs discordantes et à la distorsion figurale, des œuvres cherchant à agir comme des réactions visibles aux angoisses de la vie moderne. L’intérêt dans le pays pour l’art non-occidental s’intensifia après une exposition d’œuvres de Gauguin à Dresde. À la même période, des artistes modernistes en Italie, en Angleterre et aux États-Unis commencèrent à s’investir dans l’art africain après avoir été au contact des membres de l’École de Paris.
L’idée que ces œuvres étaient « primitives » persista cependant. Bien que l’influence de l’art d’Afrique sur le travail de certains modernistes soit indéniable, on ne sait pas précisément si ces éléments d’appropriation stylistique des œuvres sculpturales du pays étaient l’indice conscient d’associations spirituelles plus complexes suggérées par les toiles. La critique d’art du début du XXe siècle continua à assimiler les œuvres des peuples indigènes des pays colonisés à une vision simpliste. Ecrit en 1938 par Robert Goldwater, Primitivisme et Art moderne rapproche l’art non-occidental d’un art produit par des individus « non-développés », notamment des enfants. Goldwater cherchait cependant à défendre son opinion en affirmant que le « Primitivisme » était une notion choisie par des artistes qui dessinaient à partir d’œuvres tribales dans le cadre d’une tentative plus générale de diversifier leur propre pratique.

Expositions d’art tribal
Le milieu du XXe siècle a vu l’art tribal s’établir comme un genre artistique à estimer en tant que tel. Des musées d’ampleur internationale dont le Museum of Modern Art de New York présentèrent des expositions telles que l’« Art africain nègre » (1935) et l’« Art indien des Etats-Unis » (1941), proclamant avec fermeté la valeur artistique des œuvres tribales auparavant dédaignées. Des artistes continuèrent à dessiner d’après des travaux d’artistes africains, tandis que le philosophe noir Alain Locke soutenait que tous les artistes américains devaient voir l’art africain comme une source d’inspiration en plein cœur de la « Harlem Renaissance » en 1925, invitant ainsi à un intérêt pour le genre, qui perdura bien plus tard dans le siècle.
De nos jours, un très grand nombre de musées, galeries, publications et foires artistiques sont consacrés aux œuvres originaires d’Afrique, des Amériques et d’Océanie. Des musées de grande renommée voués aux arts tribaux, ou détenant du moins d’importantes collections d’art tribal, figurent parmi les centres majeurs du marché de l’art international, dont le musée ethnologique de Berlin, le musée préhistorique et ethnographique national « Luigi Pigorini » de Rome, le musée Africa de Johannesburg, le musée des Cultures de Bâle, le musée du Quai Branly de Paris, le musée d’Art du Comté de Los Angeles, le Metropolitan Museum of Art de New York, le musée national des Indiens d’Amérique – centre George Gustav Heye de New York, le musée national des Indiens d’Amérique de Washington, D.C., le British Museum de Londres. On peut trouver une liste complète des plus importantes collections mondiales dans les pages d’Tribal Art, une publication entièrement consacrée aux actualités et aux développements dans le domaine, publiée chaque trimestre.

L’art tribal a une place sensiblement moins prépondérante dans les foires artistiques, s’efforçant de faire une apparition lors des événements d’importance comme la Biennale de Venise ou Art Basel, où les regards se concentrent beaucoup sur le nouveautés de l’art contemporain, même si les visiteurs de tels événements peuvent aussi trouver des œuvres contemporaines qui, à l’instar de celles produites par l’École de Paris, sont dues à des rencontres avec l’art tribal. Néanmoins, quelques manifestations dédiées à l’art tribal sont chaque année organisées : la Tribal Perspectives de Londres se déroule cette année du 2 au 5 octobre, tandis que l’édition 2013 de la Tribal Art Fair (TAF) d’Amsterdam se tient entre le 24 et le 27 octobre 2013, rassemblant une sélection de dix-neuf négociants d’art renommés.

Peut-être trouve-t-on pourtant la principale foire du genre à Paris. Désormais à sa 12e édition, le « Parcours des Mondes » se décrit comme « la première foire internationale d’art tribal ». L’événement annuel annonce la participation d’environ soixante galeries, basées aussi bien à Paris qu’à l’étranger, « spécialisées dans les arts d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques ». La manifestation se prévaut de la qualité des œuvres présentées, visant ainsi à attirer les collectionneurs et les négociants séduits par un marché que les organisateurs décrivent comme « très en forme ».
L’événement souligne l’engagement actuel de la capital française dans l’art tribal, avec notamment l’un des principaux musées de la ville, le musée du Quai Branly, spécialisé en art venu d’Afrique, des Amériques, d’Océanie et d’Asie. Vantant sa collection permanente forte de 5.450 objets d’art, l’édifice conçu par Jean Nouvel poursuit aussi des recherches approfondies, et comprend un centre pédagogique ainsi qu’une bibliothèque. L’institution abrite actuellement une exposition intitulée « Charles Ratton : l’Invention des Arts « Primitifs »», présentant plus de deux cents œuvres associées à l’expert, négociant et collectionneur Charles Ratton. Supposé avoir changé la manière dont l’art « primitif » était reçu, Ratton a encouragé les galeries et les collectionneurs à diversifier leurs collections d’art tribal, insistant sur l’influence du genre sur l’œuvre des Surréalistes et de photographes comme Man Ray. Parmi les prochains événements prévus dans le musées  « PH4 », la quatrième biennale photographique « des images du monde ».
Bien que les œuvres d’art tribal soient considérablement moins représentées que d’autres genres aux enchères, les salles des ventes Bonhams, Christie’s et Sotheby’s ont chacune dédié des départements au genre. Des ventes d’Art africain, océanien et précolombien se tiennent tous les ans chez Bonhams, présentant « des œuvres uniques et traditionnelles venues d’Afrique subsaharienne, de Polynésie, de Mélanésie, de Micronésie, d’Indonésie et d’Australie » créées au XXe siècle, aussi bien que des œuvres d’Amérique centrale et du Sud réalisées avant le contact avec les Européens au XVIe siècle. La prochaine vente aux enchères d’art tribal de Bonhams se tient à New York le 14 novembre 2013.
Christie’s propose deux ventes annuelles dans la catégorie d’Art africain et océanien, comprenant d’importants objets d’art, sculptures, massues et boucliers cérémoniaux, et des costumes provenant de tous les pays du monde. Chaque vente a lieu à Paris, la prochaine étant programmée pour le 10 décembre 2013. Sotheby’s possède un certain nombre de départements dédiés au genre, et, tout comme Christie’s, organise deux ventes annuelles, en juin et en décembre. La vente de juin de Paris réunissait « un groupe de soixante-dix objets issus d’une sélection d’art africain et océanien principalement » ; le montant le plus important de la vente a été atteint par un masque en bois sculpté, originaire de Côte d’Ivoire, vendu pour 781.500 €, et estimé entre 120.000 et 180.000 €. La prochaine vente dans la catégorie se tient le 11 décembre 2013 dans la salle des ventes du centre de Paris.

Pourtant, tandis que les foires et les vendeurs cherchent à attirer les plus importants collectionneurs et tentent souvent de promouvoir la valeur artistique des œuvres de peuples indigènes, la question de la propriété posée par de tels événements n’est pas sans provoquer de polémiques. Pendant que les galeries, les musées et les académies ont pu développer leurs études au-delà de la conclusion hautaine selon laquelle l’art tribal est un exemple « primitif », moins développé, des œuvres occidentales, nombre de ceux qui achètent ou exposent le genre échouent à tenir compte des conditions souvent problématiques dans lesquelles les œuvres tribales sont arrivées après avoir quitté les lieux où elles avaient été originellement produites.
Ce problème est devenu particulièrement critique en mai 2013, lorsque l’avocat français Pierre Servan-Schreiber tenta d’interrompre une vente aux enchères parisienne de soixante-dix objets d’art sacré, pris au peuple des Hopis. L’avocat travaillait avec Survival International, une ONG internationale basée à Londres qui engage des poursuites judiciaires au nom des groupes tribaux et indigènes, mais n’a pas réussi à arrêter la vente ; soixante-dix masques hopis ont ainsi été vendus à Paris Drouot pour un total de 900.000 €. Sur ce sujet, la situation est différente aux États-Unis et en France : tandis que le directeur de Survival International, Stephen Corry, affirmait que « la vente de kachinas hopis n’aurait jamais eu lieu aux États-Unis, heureusement la loi états-unienne reconnaît l’importance de ces objets de cérémonie », le commissaire-priseur français Gilles Néret-Minet  répondait : « je suis également très préoccupé par la tristesse des Hopis, mais on ne peut pas enfreindre la loi de propriété… Quand les objets sont dans des collections privées, même aux Etats-Unis, ils sont désacralisés ».

Après des débuts difficiles, l’art tribal s’est fermement établi comme un genre reconnu comme de qualité, riche et important. Des œuvres qui étaient initialement négociées dans les marchés aux puces, après avoir été qualifiées de « primitives », tiennent maintenant une place significative dans quelques-uns des musées et galeries les plus influents du monde. Des recherches académiques poussées, en parallèle du développement du post-colonialisme, ont amené à considérer ces travaux non seulement pour leurs caractéristiques formelles, qui ont tant inspiré les Expressionnistes, les Modernistes et les Cubistes, mais surtout comme des œuvres dotées de leur propre histoire complexe. Pourtant, alors que les ventes aux enchères et les nombreuses expositions ont conduit ces travaux à gagner une attention croissante de la part des collectionneurs, des événements tels que l’affaire hopi rappellent que les relations que les Européens entretiennent avec les travaux originaires d’Afrique, d’Asie, des Amériques et d’Océanie peuvent aujourd’hui encore s’avérer problématiques. Il est donc important que les collectionneurs, négociants et conservateurs développent une compréhension des œuvres qui transcendent l’appréciation élémentaire de la forme, le jeu en vaut la chandelle.

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