L’art : le troisième trafic mondial de biens

   |  25 juillet 2013  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Paris, le 25 juillet 2013, Art Media Agency (AMA).

Le trafic des œuvres d’art est le troisième au niveau mondial. Ce marché représenterait pas loin de 7 milliards de dollars chaque année. Cependant, ce chiffre n’est qu’une estimation, car en raison du caractère illicite et donc secret de ce trafic, il est difficile d’obtenir un montant précis. Le vol des œuvres d’art touche indifféremment les pays développés et les pays en développement.

Le marché souterrain est principalement alimenté par les vols de ces biens culturels. Ce phénomène de vol n’est pas nouveau puisque depuis la nuit des temps, les œuvres d’art ont fait l’objet de pillages, entraînant de fait leur dispersion. En effet, les œuvres d’art ont toujours été source de convoitise, dans la mesure où elles sont l’expression de la quintessence d’un peuple ou plus largement d’une civilisation. De ce fait, les nations ont cherché à s’approprier ces biens de manière à démontrer leur hégémonie. Aussi, les conquêtes militaires s’accompagnaient, et s’accompagnent toujours, d’un pillage systématique créant de fait un véritable droit au butin. Il paraissait en effet normal de ramener et de conserver des symboles du pays soumis. Signe de richesse, les œuvres d’art sont également l’identité d’une nation tout entière. Leur dispersion, et la constitution de butins, a dès lors retenu l’attention de personnes souhaitant s’opposer à cette pratique. Déjà au IIe siècle av. J.-C., Polybe énonçait que « Personne ne peut nier que s’abandonner à la destruction inutile des temples, statues et autres choses sacrées, est une action de fou ».

C’est parce que ces biens sont « à part », par la valeur identitaire qu’ils véhiculent, que l’émergence d’une morale les concernant s’est peu à peu développée. On assiste donc à un véritable militantisme pour la protection des différents patrimoines nationaux contre ce « droit au butin ». Cependant, il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que cette volonté de protection soit concrétisée à travers un texte de portée internationale. En effet, la Convention de La Haye de 1899 est la première venant réglementer la guerre. Dans son article 47, elle prévoit expressément l’interdiction du pillage en période de guerre.

Depuis, plusieurs mesures de protection juridique, aussi bien nationales que supranationales, ont été instaurées par les États du monde entier. Les mesures de protection concernent souvent la circulation des œuvres d’art. En effet, les pays mettent en place des systèmes d’autorisations préalables à l’exportation de ces biens. Cependant, ces mesures ne sont pas suffisamment efficaces, notamment dans le cadre d’un vol qui, par essence, se situe dès sa réalisation dans l’illégalité. Il est alors évident que les mesures juridiques instaurées pour contrôler le trafic des biens culturels sont dans ce cas inutiles.

Pour lutter contre ce trafic toujours plus florissant, des organismes de coopérations internationales ont été développés, en parallèle de différents traités venant toujours plus réglementer la circulation et le trafic des biens culturels. Ces organismes internationaux ont aujourd’hui acquis un véritable poids dans la lutte contre le trafic illicite des biens culturels et leur restitution. On peut ainsi citer l’action d’Interpol, de l’ICOM ou de l’UNESCO.

Il apparaît que le vol des œuvres d’art est étroitement lié avec la notion de restitution. Cette dernière est très souvent problématique, dans la mesure où il existe autant de réponses différentes quant à la manière de résoudre ces demandes de restitution que de systèmes juridiques. Sur le plan juridique, il convient de faire une distinction sémantique entre le terme de « retour » et celui de « restitution ». En effet, il est admis que le terme « retour » se veut neutre et se doit d’être employé dans le cas où un bien culturel a fait l’objet, par exemple, d’une exportation illégale involontaire. À l’inverse, le terme « restitution » implique qu’un délit a été commis. Il est donc employé pour les cas où un bien est rendu, car préalablement volé.

Un autre point doit être souligné. Il concerne la répréhension du vol, qui diffère d’un État à un autre. Si le vol fait l’objet d’une réglementation, il n’existe pas nécessairement une incrimination spéciale concernant le vol des œuvres d’art. La France, qui dispose d’un patrimoine artistique important, a une incrimination spéciale pour ce type d’infraction. En effet, un article du Code pénal intégré suite à la loi Albanel, prévoit que le fait que l’objet volé soit une œuvre d’art constitue une circonstance aggravante.

Au-delà de ces initiatives majeures dont les résultats sont concrets et probants, il convient d’établir une distinction entre le vol des œuvres d’art commis en période de guerre ou en temps de paix.

Les périodes de guerre sont synonymes de confiscation et dispersion des œuvres d’art. Comme nous l’avons dit auparavant, ce phénomène n’est pas nouveau et de fait, de nombreux exemples pourraient être cités. Cependant, la Seconde Guerre Mondiale et le pillage à grande envergure qui l’a accompagnée, se doit de retenir notre attention. En effet, les criminels nazis se sont livrés à une spoliation systématique des œuvres d’art appartenant aux Juifs. Cette spoliation est non seulement « remarquable » de par l’ampleur qu’elle représente, mais également par le fait que ce vol massif était très bien organisé. Au total, des centaines de milliers d’œuvres d’art ont été saisies par les nazis, non seulement auprès de la population juive, mais également au sein des collections des musées des pays occupés. Par un ordre du 5 juillet 1940, les œuvres d’art étaient confisquées et conservées au Jeu de Paume, qui était alors sous l’administration de l’Einsatzab Reichsleiter Rosenberg.

À l’issue de la guerre, des commissions sont instaurées pour permettre la restitution de ces œuvres d’art volées. Aujourd’hui encore, de nombreux biens culturels injustement pris lors de cette période sombre de l’Histoire ne sont pas parvenus à leurs propriétaires légitimes. De plus, certaines de ces œuvres volées se trouvent désormais intégrées dans les collections des plus grands musées mondiaux. Les demandes de restitution effectuées par les descendants des Juifs spoliés n’aboutissent bien souvent qu’au terme de longs combats judiciaires ou de transactions présentées comme équitables. Récemment, un tableau de Matisse ayant appartenu au marchand d’art parisien Paul Rosenberg et volé par les nazis a été retrouvé dans un musée en Norvège. Le musée a proposé l’apposition d’un cartel pour indiquer aux visiteurs la provenance et le propriétaire originel de cette œuvre.

Le vol d’œuvres d’art en temps de guerre est aujourd’hui largement réglementé au niveau international, notamment par la Convention de La Haye de 1954. Cependant, force est de constater que les récents conflits armés se sont accompagnés d’importants vols de biens culturels. Ainsi, le Musée de Bagdad a fait l’objet d’un sac lors de la guerre en Irak et les biens dérobés ont rejoint le marché noir.

Il apparaît donc qu’en période de guerre, le vol des œuvres d’art est une constante qui vient de fait alimenter le trafic illicite des biens culturels. Mais les vols commis en temps de paix représentent également une part importante de ce trafic.

Souvent sujets de films ou de romans policiers, les vols d’œuvres d’art semblent les seules à pouvoir atteindre un statut mythique, dû à la fois à leur valeur et aux méthodes employées par les voleurs pour arriver à pénétrer dans les institutions qui les conservent. Le XXIe siècle a déjà connu de nombreux cambriolages, dont le montant correspond à plusieurs millions d’euros. En décembre 2000 au Swedish National Museum, des voleurs ont réussi à dérober deux œuvres estimées à 30 millions de dollars, grâce à une série de diversions rudimentaires, mais pour autant efficaces. Les trois criminels ont mis le feu à des voitures (qui ont par la suite explosé) à chaque bout de la ville, amenant ainsi la police à quitter le centre de la ville, et donc à s’éloigner des abords du musée. Les malfrats ont alors pu entrer calmement dans le musée et s’emparer des œuvres, dérobant un autoportrait de Rembrandt, et deux toiles de Renoir, Jeune parisien et Conversation avec un jardinier. Ils ont quitté le musée trente minutes plus tard grâce à un hors-bord les attendant sur un quai attenant.

Un autre vol remarquable a eu lieu en 2002, quand des voleurs ont creusé un tunnel de 25 mètres de long sur 3 mètres de profondeur, afin de s’introduire au sein du National Fine Arts Museum du Paraguay. Utilisant de faux noms, les criminels ont réquisitionné un magasin situé aux abords du musée, et ont même recruté des employés afin de se faire aider dans leur projet. Après deux mois de préparation, les voleurs se sont faufilés dans le musée alors fermé, et ont emporté un autoportrait d’Esteban Murillon, La Vierge Marie et Jésus de Gustave Courbet, et un paysage d’Aldolphe Piot, pour un total évalué à 1 million de dollars.

Dans chacune de ces affaires, les auteurs de ces crimes excentriques et coordonnés ont été arrêtés et les œuvres restituées aux musées. Cependant, cette heureuse issue n’est pas systématique. Connu en tant que « plus grand cambriolage de tous les temps », le vol de quatre œuvres des collections de l’Isabella Gardner Museum (Boston) un jour de Saint Patrick en 1900, n’est à ce jour pas résolu. Affublés de fausses moustaches, les voleurs sont entrés dans le bâtiment déguisés en policiers, racontant aux agents de sécurité qu’ils avaient été appelés pour enquêter sur un trouble survenu dans le musée. Menottant les agents, les faux policiers ont volé plus d’une douzaine d’œuvres, les arrachant de leurs cadres en 90 minutes. Ces œuvres comprennent Lady and Gentleman in Black et The Storm on the Sea of Galilee de Rembrandt, Le Concert de Johanne Vermeer et Chez Tortoni d’Edouard Manet. Au mois de mars de cette année, le FBI a indiqué être sur le point de trouver les coupables et les œuvres, qui sont estimées à 500 millions de dollars.

Le vol d’œuvres d’art continue de représenter un problème et, selon des propos tenus par Chris Marinello de l’Art Loss Register (cf. interview), ce problème ne fait qu’amplifier. La semaine dernière encore, une affaire significative concernant des œuvres dérobées au Kunsthal Museum de Rotterdam a refait la une des journaux. En effet, la mère d’un des voleurs a reconnu avoir brûlé les œuvres volées par son fils. Ce dernier, en compagnie de cinq complices, avaient emporté des peintures précieuses de Lucian Freud, Paul Gauguin, Henri Matisse, Claude Monet et Pablo Picasso le 16 octobre 2012, commettant leur méfait en moins de deux minutes. Échouant dans leur tentative de vendre ces biens mal acquis, les voleurs les avaient conservés dans une maison abandonnée du village de Caracliu. Quand la police commença ses investigations non loin de cet endroit, la mère du voleur, prise de panique, entreprit d’enterrer ces œuvres dans un cimetière pour les brûler par la suite. La police vérifie actuellement les déclarations de cette femme, bien que la police scientifique dépêchée sur place ait annoncé avoir trouvé des traces de preuves concernant des restes de peinture et de toiles dans son four.

Face à la montée de ce problème, le rôle d’entités telles que l’UNESCO, Interpol, l’ICOM ou l’Art Loss Register, venant soutenir les activités policières, est devenu de plus en plus important. Depuis sa création à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, l’UNESCO a été à l’origine de plusieurs traités et conventions, dont le but est d’encadrer la propriété des biens culturels, prévenant ainsi le vol des œuvres d’art et venant réglementer les importations et exportations illicites. La mise en place de ces textes reste complexe à un niveau international. Bien que les conventions de l’UNESCO se donnent pour objectif la préservation d’un patrimoine culturel mondial (incluant de fait l’art), les pays doivent décider expressément de se soumettre à cette loi internationale. Des conventions telles que celle de La Haye (1954) ou celle de 1970 concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicite de biens culturels, mettent en place des standards en matière de propriété des biens culturels. Toutefois, ces conventions ne sont pas facilement exécutées, notamment dans les pays qui ont signé ces textes, mais ne les ont pas nécessairement ratifiés.

L’International Council of Museums (ICOM), qui travaille en partenariat avec l’UNESCO, collabore avec environ 20.000 musées de 117 pays, dans le but « de promouvoir le patrimoine immatériel et la préservation du patrimoine matériel ». Les services de cet organisme comprennent une section dédiée à la lutte contre le trafic illicite, à la médiation en art et patrimoine culturel, à un programme d’urgence dans les musées et au patrimoine immatériel et tourisme culturel. D’après le site Internet, « l’ICOM dispose de l’un des plus larges portfolios de publications spécialisées, rapports et bases de données au sujet des musées et de leurs spécialités, qui sont disponibles au UNESCO-ICOM Museum Information Center ».

Une part importante de l’activité de l’ICOM réside dans la publication de ses « Listes Rouges », qui sont des listes d’objets en danger et d’œuvres disparues. Ces listes sont classées par thèmes et par zones géographiques. De plus, l’ICOM donne des détails spécifiques sur certains objets volés ainsi qu’une documentation les concernant. Les Listes Rouges contribuent à la restitution de certaines œuvres, et sont de fait une ressource très importante pour les musées et institutions culturelles.

La restitution des œuvres d’art constitue un combat constant pour les autorités de régulation, les musées et les institutions culturelles. La situation économique actuelle n’a fait qu’exacerber le problème de vol des objets d’art, notamment face aux marchés instables de pays tels que la Grèce ou l’Espagne et à cause de la réduction des budgets consacrés à la sécurité des œuvres d’art. Tout ceci amène un risque pour la préservation de ces biens culturels. Les affaires de restitution toujours en cours suite à la Seconde Guerre Mondiale sont une démonstration probante de ces problèmes pouvant résulter d’un conflit. Aujourd’hui, des régions en crise telles que le Moyen-Orient constituent une menace constante pour un patrimoine riche et inestimable. Les organismes comme l’UNESCO sont essentiels dans la volonté de préserver des œuvres conservées de façon précaire pour les générations futures. Les demandes de restitutions demeurent néanmoins un sujet sensible, politiquement et personnellement. La résolution de telles affaires demande de l’étude, de l’intelligence et du dévouement. Les restitutions d’œuvres majeures des plus grands peintres de l’Histoire ou de biens à forte valeur pour le patrimoine culturel d’une région constituent des exemples hautement louables et précieux.

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