Vol et restitution d’œuvres d’art – Entretien avec Tania Mastrapa

   |  24 juillet 2013  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Miami, le 24 juillet 2013, Art Media Agency (AMA).

Tania Mastrapa dirige Mastrapa Consultants, une société spécialisée dans la privatisation et la confiscation d’œuvres d’art cubaines. En décembre, elle organisera une conférence intitulée « The Art of Looting » (l’Art du Pillage), qui se concentrera sur des sujets controversés concernant le vol ou le détournement de biens culturels. Art Media Agency a rencontré Tania Mastrapa, afin de savoir plus sur son travail.

Pouvez-vous nous donner des informations sur votre parcours ? Quand avez-vous commencé à enquêter sur les vols d’œuvres d’art ?

Mon parcours scolaire concerne principalement les relations internationales et la politique comparée. Deux professeurs de mon master à la Fletcher School of Law and Diplomacy étaient des Hongrois exilés. Ils m’ont tous les deux encouragé et ont soutenu mon travail dans le domaine de la restitution de propriétés postcommunistes. En tant que biens meubles confisqués des propriétés, les œuvres d’art faisaient naturellement partie de mon sujet. Ma thèse de doctorat portait sur la confiscation de propriété à Sandinista Nicaragua et en Tchécoslovaquie, et sur leur cadre de restitution, qui constituaient une bonne leçon pour Cuba. Pendant que je poursuivais mes études en doctorat, plusieurs exilés cubains m’ont demandé de les aider à faire des recherches sur leurs propriétés confisquées à Cuba. En regardant leurs vieilles photos, je leur ai demandé s’ils savaient ce qui s’était passé avec leurs œuvres d’art. Beaucoup de gens pensent que ces objets sont perdus pour toujours, mais ils réapparaissent par la suite sur le marché. De là, j’ai commencé à fouiller pour trouver de vieux articles de journaux, des catalogues et des collections de musées, afin de chercher une piste pour retrouver les œuvres.

Qu’est-ce qui vous a conduit à travailler dans ce domaine ? Pourquoi pensez-vous que c’est un sujet qui mérite beaucoup de soutien ?

Tous les régimes totalitaires invalident les droits de propriété pour s’enrichir et contrôler la population. Toutes les propriétés et les droits sont volés. En fait, les résidences et les bureaux sont généralement vidés et leurs propriétaires sont fouillés et perdent leurs biens, quelles que soient leurs valeurs monétaires. Tout cela est fait pour tout simplement humilier ces individus. Lorsque les gens fuient les régimes communistes, ils ne peuvent pas partir avec leurs biens personnels, notamment leurs biens sentimentaux, afin de les punir pour avoir « trahi leur patrie ». Lorsque les représentants du régime ont fini de sélectionner les biens qu’ils souhaitent conserver, ils vendent le reste, le plus souvent aux enchères. Les étrangers sont toujours prêts à acheter ces objets. Ils sont comme des vautours. Dès que la propriété n’est pas restituée, la confiscation devient donc légitime. Cela vaut pour tous les vols dans tous les pays sous régime, quel qu’il soit.

Pouvez-vous partager avec nous un succès que vous avez rencontré concernant la récupération d’œuvres volées ?

Je ne fais que des recherches pour soutenir les revendications. Je ne suis pas un avocat. Il revient aux clients de saisir la justice s’ils se rendent compte que les pièces se trouvent dans les maisons de ventes aux enchères, dans les musées, etc. Les degrés de succès varient, mais nous ne sommes pas encore arrivés à un point où tous les propriétaires sont prêts à négocier. Les possibilités sont généralement discutées par des intervenants différents lors de conférences.

Avec l’aide de leur avocat, une famille d’exilés cubains (Fanjul) a réussi à signer un accord avec Sotheby’s sur les précautions à prendre lorsque la société présente une œuvre d’art issue de la collection familiale.

La famille de la Torre a poursuivi Sotheby’s en justice pour récupérer l’œuvre « La Hamaca » de Mariano Rodríguez.

J’ai une amie qui a trouvé le portrait de sa marraine chez un client. Elle l’a racheté. Cela n’est peut-être pas idéal, mais elle est quand même contente que la pièce soit retournée dans sa famille.

Selon vous, comment les musées doivent-ils documenter leurs collections ? Et comment doivent-ils documenter leurs nouvelles œuvres ? Qu’est-ce qui empêche le retour des œuvres volées aux musées ?

Il y a aussi quelques cas évidents, mais qui sont volontairement ignorés. Par exemple, si un objet qui se trouvait dans un musée polonais est vendu en Allemagne après la guerre, et qu’il n’y a aucune preuve que le musée ait vendu l’œuvre, alors cela implique que l’objet a vraisemblablement été volé. C’est le même cas pour les régimes communistes : ceux-ci n’ont jamais reçu de don, parler de don relève de l’invention. Aussi, si un objet est décrit comme un « don » fait au gouvernement pendant le communisme, ou si l’objet apparaît par magie sur le marché de l’art international, et ne semble pas être confisqué ou volé, il est alors évident que l’on doit vérifier la provenance de l’objet à l’Art Loss Register, auprès du FBI dans son dossier d’objets d’art volés, dans la base de données d’INTERPOL ou dans d’autres bases de données qui répertorient les objets pillés ou volés. Les musées doivent documenter leurs objets en comparant les événements historiques avec les catalogues et ventes antérieurs. Je pense qu’il est important de mettre leurs collections en ligne, pour permettre aux propriétaires et héritiers de localiser leurs œuvres plus facilement, grâce aux recherches sur Internet. Naturellement, les musées tentent de se défendre pour garder les œuvres pour lesquelles ils ont dépensé beaucoup d’argent, ou qui leur ont été données. Aucun musée ne veut voir des espaces vides lors d’expositions. Mais si un musée se concentre principalement sur l’authenticité plutôt que sur la provenance légitime d’une œuvre, il peut perdre sa crédibilité, ce qui pourrait l’affecter dans le long terme. Par ailleurs, la réponse des requérants en dit long. Si la réponse initiale est d’embaucher un avocat et de soutenir que la prise d’un tableau était considérée comme un acte légitime par un gouvernement reconnu (ex : l’Union soviétique), cela indique que le musée préfèrerait défendre leur possession de l’œuvre volée, tandis que si le musée trouve un accord à l’amiable avec le requérant, c’est un bon signe. Le musée ne veut pas avoir à faire avec des œuvres volées à des victimes innocentes ou à leurs héritiers (ndlr : par la suite, l’Union soviétique est devenue un gouvernement reconnu, mais cela ne réduit pas le fait que la plupart des œuvres d’art ont été volées à des Russes tués par les bolcheviques). Les musées ont également peur de perdre leurs collections si la restitution devenait obligatoire pour les objets volés par les dictateurs communistes et les anciens gouvernements coloniaux.

Travaillez-vous en partenariat avec l’Art Loss Register, ou avec d’autres organisations qui partagent le même objectif (par exemple l’ICOM ou l’UNESCO) ?

J’encourage les clients à enregistrer leurs collections volées auprès de l’Art Loss Register, pour ainsi permettre aux marchands, aux galeries, aux musées et aux collectionneurs privés de ne pas toucher ces œuvres. Willi Korte du Holocaust Art Restitution Project encourage la collaboration avec la police, afin de déclarer les patrimoines volés et permettre aux organisations comme INTERPOL de s’impliquer.

Quelle est la situation actuelle de Cuba concernant les pillages de collections qui ont eu lieu avant la Révolution ?

Je ne peux pas répondre clairement à cette question. Il n’y avait pas de pillage systématique des collections avant le régime de Castro. Même si Cuba n’a pas toujours été dirigé par de vrais gouvernements démocratiques avant le régime de Castro, il y avait un énorme respect pour les droits de propriété.

Comment le gouvernement cubain actuel réagit-il à cette situation ? Craignent-ils la restitution d’œuvres ?

Comme toutes les autres dictatures communistes, le régime cubain se concentre publiquement sur les demandes des exilés, et d’autres reviendront expulser les gens de chez eux. Le secteur résidentiel a souvent été utilisé pour les diffamations.

Dans beaucoup de cas, le régime n’a pas été contraint à faire des commentaires sur les œuvres d’art. Ils ont « prêté » des œuvres volées à des musées étrangers, qui ont malheureusement coopéré avec les communistes au détriment des propriétaires. Lorsque l’Union soviétique a arrêté de verser des subventions importantes à Cuba, le régime s’est tourné vers la vente des œuvres afin de trouver des fonds pour survivre. Il y a des pièces dans les espaces d’exposition de musées qui sont considérées comme des faux qui remplacent des originaux. L’ancien responsable des registres, inventaires et conservations au Museo Nacional de Bellas Artes dans les années 90 a dû faire face au retrait d’objets mis en vente pour des étrangers. La veuve de Wifredo Lam s’est plainte concernant la certification de fausses copies des œuvres de son mari, qui ont été authentifiées pour être vendues à l’étranger. Le régime a dénoncé ces accusations comme étant mensongères. Nombre de galeries ont également coopéré avec les communistes. Sotheby’s puis Christie’s prennent plus de précautions concernant les œuvres d’art pillées à Cuba.

Est-ce que la notion de restitution est un sujet très sensible à Cuba ?

Le communisme conduit à la destruction de toutes propriétés privées. Pour que les dictatures communistes puissent consolider leur contrôle totalitaire, elles doivent confisquer les propriétés de leurs citoyens et des étrangers (gouvernements, investisseurs et résidents). Retourner ces propriétés constitue une menace pour la structure de pouvoir des communistes. Comme toutes les autres dictatures communistes, passées ou présentes, Cuba organise des campagnes de diffamation contre les propriétaires originaux, en avançant le fait que les propriétaires originaux sont corrompus et avares. Cela est fait pour affaiblir tout soutien de restitution national ou étranger. En effet, les représentants de régimes communistes, ainsi que leurs enfants et leurs amis, défendent agressivement leurs propres « droits » pour garder les biens volés aux autres.

Le cas des œuvres d’art est un sujet très sensible pour les régimes pour plusieurs raisons. Comme pour la Stasi de la République Démocratique Allemande, les pillages d’œuvres d’art, d’antiques et d’autres objets de valeur, au détriment des individus et musées à Cuba, ainsi que leurs ventes à l’étranger (toujours en cours), ont été organisés pour valoriser la devise nationale (l’argent occidental). Par ailleurs, la demande d’œuvres d’art volées favorise une industrie de contrefaçon, soutenue par le régime et qui affecte le marché. La révélation de ces opérations est sensible parce qu’il s’agit d’un moyen de corruption utilisé par le régime. Typiquement, dans les régimes communistes, les provenances des œuvres étaient falsifiées. Par exemple, les collections étaient répertoriées comme des dons de familles, après leur incarcération, exécution ou exil. (En Roumanie, il y a un musée qui abrite des collections complètes qui ont été pillées à des familles, tout en affirmant qu’il s’agit de dons faits par les familles au régime communiste.) Toutefois, les maisons de ventes aux enchères et d’autres membres du marché de l’art international utilisent ces provenances falsifiées pour justifier leurs ventes et achats, tout en déclarant leur ignorance et innocence.

Pourquoi et comment avez-vous eu l’idée d’organiser une conférence sur le vol d’œuvres d’art ? Combien de participants attendez-vous ? Connaissez-vous des conférences organisées sur le thème qui ont reçu des réponses négatives ?

Je travaille sur tous types de confiscations de propriétés et de revendications potentielles. Mais la confiscation et la vente systématique d’œuvres d’art sont très complexes. J’ai donc eu cette idée d’organiser une conférence sur le sujet. De plus, il est important de soulever cette question, étant donné que Miami constitue un marché important pour les objets pillés de Cuba. Nous attendons entre 75 et 100 participants avec des profils différents : des propriétaires originaux qui ont été victimes de vols de leurs patrimoines, des avocats, des professeurs et étudiants d’histoire de l’art, des employés de musées et des galeristes.

Ce sujet a toujours été controversé, en particulier dans les cas où les objets ont été pillés de Cuba. Il y a plusieurs galeries à Miami qui vendent des œuvres d’art volées à des individus qui ont identifié leurs objets. Les galeristes affirment qu’il s’agit de simples importations de Cuba (qui a permis l’importation de « matières instructives », comme les ouvrages et les œuvres d’art, grâce à une exception particulière à l’embargo des États-Unis). Des portraits d’enfance et d’autres photos de familles ont été identifiés, ainsi que d’autres peintures provenant de résidences. Ceux qui s’intéressent aux œuvres volées rejettent la possibilité de perdre des ventes ou d’être considérés comme des marchands de biens volés. En général, les discussions sur les retours de propriétés confisquées et les interdictions de vente de ces pièces sont inquiétantes pour ceux qui ont bénéficié du pillage du régime.

Comment voyez-vous le marché de l’art ?

Je pense que le marché de l’art a fait des efforts considérables pour lutter contre le vol d’œuvres d’art, mais il y a toujours beaucoup à faire. Certaines œuvres volées par les nazis ont fait l’objet d’une prise en charge spéciale qui n’a pas encore été faite pour les œuvres pillées par d’autres régimes répressifs. Tant que les objets volés ne sont pas considérés comme tels, ils sont susceptibles de continuer à être échangés sur le marché de l’art. Il y a évidemment beaucoup de bénéfices à gagner. De plus, il y a des acheteurs et des vendeurs qui négligent volontairement les prescriptions morales, tant qu’ils ne font pas face à des répercussions qui les affecteraient.

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