D’où émergent-ils?

   |  18 juillet 2013  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Paris, le 18 juillet 2013, Art Media Agency (AMA).

Souvent, lorsque nous considérons l’art tel un sujet d’étude, un objet à collectionner ou à exposer,  nous nous le représentons de manière inconsciente, comme une chose traditionnellement grandiose. Pour nous, l’art est représenté par de grandes institutions néoclassiques, avec des chefs d’œuvre conçus par des artistes dont les noms sont devenus mononymiques : Rembrandt, Van Gogh, de Vinci ou encore Le Caravage. L’art contemporain a aussi vu l’apparition de célébrités : des figures de proue telles que Jeff Koons et Damien Hirst, qui sont les stars du marché. Cette forme d’art enregistre actuellement des chiffres d’affaires records dans les  maisons de ventes aux enchères, et est régulièrement présentée dans les plus grandes institutions dédiées à l’art contemporain.

Cependant, ces beaux chiffres sont l’exception. Pour la plupart des artistes, le succès arrive qu’après une procédure longue et laborieuse, compliquée en raison de la disponibilité des ressources et du manque de la difficulté de rencontrer des galeristes et collectionneurs passionnés. Art Media Agency est allé au-delà des pièces maîtresses qui se vendent à des prix faramineux pour s’intéresser aux artistes émergents, en se concentrant aussi bien sur ceux qui ont réussi que sur ceux qui feront l’avenir de l’histoire de l’art…

Un génie inconnu

Bien que cela soit difficile à imaginer, la plupart de ceux qui sont aujourd’hui comme les artistes les plus importants de l’histoire, n’ont pas toujours obtenu cette reconnaissance de leurs vivants.

De nos jours, le peintre français post-impressionniste Paul Cezanne (1839-1906) est considéré comme un des artistes majeurs et pionniers du XXe siècle. Son travail est connu pour avoir comblé le fossé entre l’impressionnisme et le cubisme, amenant Matisse et Picasso à qualifier l’artiste comme « la figure paternelle » pour toutes les futures générations. Au cours de sa vie, Cezanne a pourtant peiné à se faire reconnaître et était très critiqué : le Salon a rejeté les candidatures de l’artiste tous les ans, de 1864 à 1869, faisant de lui un des quelques artistes n’ayant pas connu le succès de leurs vivants. Mais en 2011, son tableau Les Joueurs de cartes a été vendu pour 250 M$, soit près du double du précédent record pour une œuvre d’art, une performance qui aurait été inconcevable du vivant de l’artiste.

D’autres artistes ont également « émergé » de manière posthume ;  considéré aujourd’hui comme l’un des meilleurs artistes de l’Âge d’or hollandais, Johannes Vermeer est mort démuni et dans l’anonymat en 1675, laissant une dette considérable à la charge de sa famille. Son talent n’a été reconnu que 200 ans après sa mort. Une reconnaissance tardive que les experts de Vermeer attribuent à un choix clairement non-commercial de l’artiste. Il a en effet vendu ses travaux à faible coût à Pieter van Ruijven, un patron local, qui amassait des œuvres désormais célèbres de Vermeer.

Les collecteurs contemporains connaissent ces découvertes désormais mythiques et espèrent toujours trouver de nouveaux trésors. Un article publié récemment dans le Wall Street Journal par Dale Hrabi a mis en avant ce constat, décrivant l’art comme une course à la montre. Le succès posthume de Vermeer et Cézanne nous montre que nous tardons à tirer des leçons du passé, une névrose qui est pourtant très utile aux artistes émergents à la recherche du soutien des galeristes et collectionneurs. Dans son article, Hrabi rapproche ingénieusement les carrières de ces génies peu reconnus, citant des exemples d’artistes peu appréciés qui ont vécu au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. Prenons le cas d’Yves Klein, un artiste qui s’est installé à Paris pendant les années 1950. Son travail est passé inaperçu par une génération de collectionneurs qui se concentraient trop sur l’avènement de l’expressionnisme abstrait de la scène new-yorkaise. Quant à Ed Ruscha, les œuvres qu’il a produites à Los Angeles au cours des années 1980 étaient « grossièrement sous-évaluées » par les collectionneurs new-yorkais, qui n’ont même pas tenté de découvrir ce qu’offrait la Côte Ouest. En 2008, l’œuvre de Ruscha intitulée I Don’t Want No Retro Spective a été vendue aux enchères pour 3,9 M$.

Les acteurs du marché de l’art connaissent bien ce genre de collectionneurs qui sont très avides de trouver la prochaine merveille. Ils ont donc créé des publications, des services et des plateformes spécialisés, afin d’apporter des conseils et monétiser cette activité. Hrabi cite les conseillers Thea Westreich Wagner et Ethan Wagner, les fondateurs de Thea Westreich Art Advisory Services à New York, qui tentent de guider les collectionneurs dans leurs choix parmi les nombreuses œuvres produites par les artistes contemporains, qui n’ont pas encore la cote en termes d’expositions et de résultats de ventes. Le couple a publié un ouvrage en avril dernier, intitulé Collecting Art for Love, Money and More (Phaidon), dans lequel ils dirigent les acheteurs vers les artistes dont le statut « d’émergent » pourrait vite se transformer en « renommé » et apporter de beaux résultats aux enchères. Leur conseil est très simple : il s’agit de cibler des galeristes et curateurs importants et d’adopter leurs décisions, de manière à poursuivre la chasse.

Des plateformes pour les artistes émergents

Bien que les notions de « chasse » et de « découverte » soient familières dans le monde des artistes jeunes et inconnus, il est peu réaliste d’espérer le succès de ces artistes sans la mise en place d’une plateforme stable dédiée à la promotion de figures émergentes dans le secteur. La société Thea Westreicht Art Advisory Services guide les collectionneurs potentiels vers les galeries, les foires et les professionnels de l’industrie. Pour rencontrer un vrai succès, il faut que les artistes émergents mettent leurs talents en avant, et qu’ils travaillent avec des structures qui visent à promouvoir leurs travaux auprès d’un public plus large.

Le rôle des écoles d’art

De nombreux courants artistiques ont été initiés grâce aux relations développées sur les forums dédiés à la production d’un style particulier. Les écoles de Bauhaus et Düsseldorf sont parmi les exemples les plus connus, chacune évoquant une démarche artistique très spécifique, ainsi qu’un groupe d’étudiants et de professeurs dont les œuvres ont été très prisées par la suite.

L’art contemporain des XXe et XXIe siècles est dominé par l’influence des « Young British Artists ». Sous l’acronyme YBA, le groupe est composé d’artistes tels qu’Ian Davenport, Michael Landy, Gary Hume, Angela Bulloch, Damien Hirst, Angus Fairhurst, Gillian Wearing et Sam Taylor-Wood, qui ont tous été diplômés des Beaux-Arts de Goldsmith à Londres, entre 1987 et 1990. Dirigés principalement par Hirst, ces étudiants ont organisé eux-mêmes des expositions dans des endroits peu conventionnels à Londres, tout en cherchant à le soutien d’acteurs reconnus sur le marché de l’art. Parmi ces cibles figure le galeriste et collectionneur Charles Saatchi, fondateur de l’entreprise de publicité Saatchi & Saatchi. En 1992, Saatchi a commencé à organiser une série d’expositions intitulée « Young British Artists ». Par la suite, il a présenté une grande exposition de groupe sous le titre de « Brilliant ! » au Walker Art Center à Minneapolis.

De manière surprenante, la stature internationale des YBA a rapidement crû, avec de belles ventes aux enchères et un statut plus que satisfaisant pour certains de ces membres. Ce succès inespéré est aujourd’hui attribué à l’esprit imperturbable d’autopromotion enseigné à l’école de Goldsmith : les artistes sortant de l’école étaient avides de promouvoir leurs œuvres auprès d’un public plus large, et ils ont pris en compte leur propre statut de « mythe » tout au long de leur carrière. Les journalistes n’ont pas tardé à raconter l’histoire de ces artistes émergents, qui ont rapidement rencontré un succès international. L’acronyme YBA a été repris dans l’ouvrage de l’écrivain Simon Ford dans l’édition 1996 d’Art Monthly, sous le titre de « Myth Making ».

La relation entre les écoles et les médias en ligne ou imprimés reste importante. Cette année, le quotidien britannique The Guardian a présenté les œuvres d’étudiants diplômés de toute la Grande-Bretagne, promouvant ainsi le travail des artistes jeunes et inconnus auprès d’un public de milliers de lecteurs.

Les opérations en ligne

Aujourd’hui, Internet est devenu une plateforme très prisée par les artistes émergents, permettant aux artistes qui ne sont pas représentés par des galeries, ou qui ne peuvent pas s’offrir des espaces physiques dans les galeries, d’exposer leurs travaux à un public plus large. Cependant, cette démarche entraîne aussi beaucoup de concurrence. Gagner en visibilité sur les plateformes reste toujours un défi, et il n’est pas toujours évident de trouver un forum qui permettrait aux artistes d’attirer l’attention des collectionneurs et galeristes internationaux.

Saatchi Online est une des plateformes les plus importantes pour les jeunes artistes émergents et talentueux, sous le slogan « Discover Art – Get Discovered », ciblant à la fois les collectionneurs à la recherche de nouveaux talents et les artistes qui veulent élever leurs statuts ou vendre leurs œuvres. Sur le site, une section intitulée « One to Watch » met en avant « un artiste émergent sur la scène internationale, dont les œuvres attirent déjà l’attention», visant à aider les collectionneurs à « identifier de beaux talents émergents ». L’artiste le plus récemment présenté par la galerie est James Himber, un peintre texan dont les œuvres représentent des individus « rejetés, marginaux, solitaires », que Saatchi Online félicite pour « sa force émotionnelle et psychologique, rarement rencontrée parmi les artistes très jeunes ». Un corpus comprenant les travaux de James Himber est actuellement disponible sur Saatchi Online et est également mis en vente via une plateforme dédiée : l’œuvre du peintre intitulée Woman est maintenant à 500 $. Par ailleurs, Saatchi offre davantage d’opportunités aux artistes émergents, y compris l’exposition « Burning Bright : Emerging Artists From Saatchi Online » qui est organisée à Hyatt Regency à Londres depuis le 20 février 2013.

Parmi les autres plateformes en ligne conçues pour les artistes émergents figurent Dazed Digital, un magazine britannique qui présente chaque semaine le travail d’un artiste émergent sur son site, suivant le choix d’un galeriste. Pour ce projet, l’artiste qui a bénéficié de la sélection la plus récente est Ben Washington, dont le travail a été choisi par Jose Freire, directeur de la Team Gallery à New York. Les sculptures de Ben Washington ont d’ailleurs été exposées à Nunnery and Bow Arts Open, à l’occasion de l’exposition « Paper » à la Saatchi Gallery. Dazed collabore également avec la galerie d’art contemporain White Cube, afin de présenter « l’Emerging Artists Award » qui célèbre sa quatrième édition cette année. L’année dernière, le lauréat du prix était Samara Scott, une jeune diplômée de RCA qui a ensuite présenté son travail aux galeries Sunday Painters et Almanac Projects.

Les plateformes de ventes en ligne offrent aux artistes émergents la possibilité de vendre leurs œuvres, qui sont commercialement peu connues et généralement absentes des grandes ventes des maisons de ventes aux enchères les plus importantes. Artnet soutient activement le travail des artistes émergents, en vendant leurs œuvres par le biais d’institutions telles que la Galerie Division, Mike Weiss et le McNeill Art Group. À l’instar de Saatchi Online, les travaux en vente dans la catégorie émergente du site sont considérablement moins chers que ceux provenant des artistes confirmés, offrant aux amateurs d’art la possibilité d’acheter des œuvres à des prix abordables, et qui pourraient leur permettre par la suite de réaliser de belles plus-values.

Les expositions

Bien qu’il soit difficile pour les artistes émergents de passer des vastes espaces en ligne aux espaces plus petits et concurrentiels des galeries, il existe des forums comme l’exposition « Burning Bright » de Saatchi à Londres, qui permettent aux artistes de présenter leurs œuvres physiquement, un facteur essentiel lorsque les médiums des artistes concernent les vidéos, les installations et les performances artistiques. La nature éphémère des foires contemporaines internationales semble être la plus appropriée pour les artistes émergents. Alors que les galeries et les maisons de ventes hésitent à organiser des événements qui ne génèrent pas beaucoup de bénéfices, les foires les plus récentes se voient dédier des espaces d’exposition importants aux artistes émergents, remettant des prix aux talents les plus prometteurs parmi les exposants.

Chaque année, Art Basel organise des expositions solos pour les jeunes artistes et les artistes émergents, au sein d’une section appelée « Statements », qui récompense deux artistes exceptionnels de la section Baloise Art Prize. Les lauréats de l’édition 2013 ont été annoncés à Bâle le 11 juin 2013, avec la sélection de l’allemande Jenni Tischer et de la sud-africaine Kemang Wa Lehulere par un jury d’experts internationaux. Les lauréats ont reçu 30.000 CHF et leurs travaux ont été offerts à deux institutions majeures en Europe : le Hamburger Kunsthalle et le MUMOK, Museum Moderner Kunst Stiftung Ludwig, à Vienne.

Les installations de Tischer ont été décrites par le jury comme une combinaison de « matière, couleur, forme et texte », qui comporte des références au modernisme, tout en les sapant. L’artiste est née en 1979 à Heidelberg en Allemagne, et elle travaille et réside actuellement à Berlin. Quant à Kemang Wa Lehulere, elle crée des œuvres de grand format, y compris des dessins, des installations, des performances et des photographes qui établissent un lien entre les événements traumatiques de l’Afrique du Sud et les problèmes sociaux qui affectent le pays en ce moment. Les œuvres de l’artiste née en 1984 à Cape Town sont considérées comme une archive, témoignage de l’importance des enregistrements, de la collecte d’information et de l’oubli.

La Frieze Art Fair à Londres offre un espace similaire pour les artistes émergents via le « Frieze Forum », une organisation à but non lucratif qui a été créée à l’occasion de l’édition 2003 de la foire. Cette organisation met en place des conférences et des ateliers pendant les quatre jours de la foire. Elle a également lancé le prix « Emdash » l’année dernière, qui est « remis chaque année à un artiste émergent sur la scène internationale ». Cette année, le prix a été décerné à Pilvi Takala, une artiste finnoise qui réside et travaille actuellement à Istanbul. Le jury a félicité Takala pour ses vidéos sur les performances expérimentales, conçues pour défier les règles inaudibles régissant la vie de certaines communautés.

L’Affordable Art Fair, qui se déroule à Londres entre le 23 et le 27 octobre, présente des travaux compris entre 40 £ et 4.000 £, et se veut être une des manifestations les plus importantes pour la promotion des œuvres d’artistes jeunes et non confirmés. Une exposition dédiée aux talents émergents est également organisée par la Jotta Foundation, qui vise à créer « de nouveaux modèles de dialogue et de collaboration entre les artistes et les designers, ainsi que les organisations et les industries ». La fondation organise une exposition annuelle dans le cadre de l’ Affordable Art Fair. Cette année, elle est intitulée « An undelivered postcard from the edge of the world » et présente les travaux d’artistes tels qu’Alzbeta Jaresova, James Thurgood et Vikram Kushwah.

Les scènes émergentes

Les occasions présentées aux artistes émergents varient considérablement selon les zones géographiques, en particulier les zones où les conflits et troubles politiques ont ralenti le développement des plateformes d’art traditionnel, et où les galeries et les collectionneurs sont soit rares ou absents. Ce ne sont pas seulement des lieux où les artistes font leur apparition, mais là où le marché de l’art évolue . Dans notre bilan sur la Tunisie la semaine dernière, nous avions repris les propos du directeur du Centre National d’Art Tunis Sana Tamzini, qui a attiré notre attention sur le fait qu’il n’existe pas de plateformes d’art en Tunisie, une déclaration qui a reçu l’approbation du jeune artiste Tunisien Nidhal Chamekh.

Malgré ces difficultés, cette situation pourrait se transformer en une vraie occasion de proclamer la liberté. Tandis que le marché de l’art s’accroît avec les artistes qui l’ont créé, ces derniers ont l’opportunité de le modeler. La fondation Edge of Arabia, créée en 2003 en Arabie Saoudite par un groupe d’artistes surnommés « Shattah », est devenue un support essentiel pour l’art, suite au conflit survenu dans la région. Le co-fondateur, Abdulnasser Gharem, est lui-même un artiste et a changé l’image de la production de la région. Les performances de haut niveau, telles que The Path, s’éloignent considérablement de la peinture de paysage traditionnelle, tandis qu’elles continuent à bien représenter la région où elles sont créées. Dans The Path, Gharem couvre un pont qui s’est écroulé après une crue subite, tuant plusieurs personnes, et intègre les mots « Sarat » et « path ». Gharem décrit ce travail comme une sorte « d’histoire non officielle », qui relie l’œuvre à son lieu de production.

C’est la représentation la plus stimulante de l’art : spontané, souvent sans critique pour le définir comme bon ou mauvais. La question de la demande est parfois moins importante que l’analyse subjective de l’œuvre elle-même. La considération d’un artiste comme une marque n’est pas un concept qui existe, étant donné que les artistes ne sont pas encore des personnalités qui ne font pas encore partie du marché haut de gamme international. C’est un art que ne fait pas écho, qui entraîne ses spectateurs dans un discours direct, épargné de toute critique et préconceptions. La procédure « d’émergence » présente beaucoup de défis et reste incertaine, et dépend le plus souvent de rencontres inespérées avec de bons collectionneurs ou avec des galeristes généreux. Pourtant, malgré toutes ces incertitudes, c’est un secteur riche et prometteur, caractérisé par la croissance, le changement, et par des œuvres qui offrent des réponses immédiates au contexte dans lequel les œuvres sont produites. Pour les collecteurs, la sécurité offerte par les artistes confirmés est moins certaine, mais le potentiel de découverte reste énorme.

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