L’art : un marché sans frontières ?

   |  14 février 2013  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Paris, le 14 février 2013, Art Media Agency (AMA).

La mondialisation du marché de l’art n’est pas un phénomène récent. Il s’agit même d’une condition structurelle de la constitution de ce marché, et ceci dès le XVIe siècle, lorsque la circulation des œuvres et des artistes s’est intensifiée en Italie, puis sur l’axe Paris-Londres-Amsterdam. Ce qui a changé, c’est l’amplification des échanges internationaux et l’accélération des basculements d’un pôle à l’autre, après une longue période de concentration sur les États-Unis et l’Europe. Pourtant, l’Amérique a longtemps été considérée comme indétrônable : elle représentait encore 50 % du marché mondial en 2000, deux fois moins une décennie plus tard. En 2011, 43 % du marché de l’art mondial a été réalisé en Asie, loin devant les États-Unis (23,6 %) et la Grande-Bretagne (19,4 %). Retour sur une cartographie en profonde mutation.

La disparition (provisoire ?) de Paris.
L’exemple le plus flagrant des victimes de cette nouvelle distribution mondialisée a été celui de la France, qui s’est littéralement évanouie de la carte internationale des transactions d’œuvres d’art,  après des siècles de domination sur le marché. La place de Paris représentait 80 % du marché de l’art en 1950. En 1990, elle se maintenait encore à 40 %. Aujourd’hui, elle atteint péniblement les 5 % en quatrième position. Pourtant, le marché de l’art français enregistre toujours des progressions. Le Conseil des ventes volontaires annonçait le chiffre de 2,38 milliards d’euros en 2011 — pour le secteur des enchères —, soit une hausse de 8,6 % par rapport à 2010. Paris conserve donc un grand potentiel d’attractivité pour les collectionneurs grâce à un maillage dense de galeries et des institutions qui supportent activement les actions en faveur de l’art. Cependant, il existe encore trop peu de sociétés de dimension mondiale capables de rivaliser avec les géants anglo-saxons et bientôt chinois. Derrière le problème de la concurrence sont fréquemment soulevées les questions de compétitivité, de réglementation et de fiscalité qui pénalisent à la fois vendeurs et acheteurs, de fuite des œuvres de valeur vers les places étrangères et d’accès des collectionneurs étrangers au marché hexagonal.

Une nouvelle géographie du marché de l’art
Pendant longtemps, l’Europe et États-Unis ont donc polarisé le marché international de l’art. Mais la globalisation efface ces frontières traditionnelles, désormais le face-à-face se déroule entre la Chine et les USA qui cumulent à eux deux 70 % du marché de l’art contemporain. Bien que la majorité des foires internationales et des événements phares s’organise toujours en Occident, le dynamisme de nouveaux marchés, considérés jusque-là comme périphériques, attire de plus en plus l’attention. Certains d’entre eux — la Chine est le meilleur exemple — sont désormais en position de domination sur l’ensemble du marché international, d’autres renforcent leurs stratégies de développement et des nouveaux venus prennent le pari de devenir à leur tour des marchés prometteurs. Portés par la dynamique de leurs économies et de leur croissance, ces nouveaux entrants multiplient la création d’institutions, de galeries, foires, biennales et services en tous genres au service d’une nouvelle génération d’acheteurs en quête de reconnaissance sociale.
Les foires, qui donnent le pouls des évolutions et des tendances, multiplient les éditions régionales qui attirent une foule croissante de nouveaux acheteurs et de collectionneurs locaux. Issus de pays à forte croissance économique, en particulier les BRICS, ces derniers sont prédisposés à s’intéresser, d’abord, à l’art de leur propre marché puis à des œuvres occidentales, favorisant dans le même temps l’émergence d’artistes locaux et leur position d’acquéreurs sur les places fortes. En témoigne chez Christie’s l’augmentation de 31 % du nombre de collectionneurs chinois s’enregistrant pour les ventes occidentales en 2011 et 2012.
La demande pour l’art issu de ces marchés est en constante progression. Dans un interview accordé à The Art Newspaper, le directeur de la Tate de Londres, Nicholas Serota, confirme qu’il allait consacrer plus de 40 % de son budget d’acquisition, soit plus de 2 M£ sur l’année, à de l’art hors Europe ou Amérique. Toutes les grandes institutions muséales occidentales semblent adopter des stratégies similaires, comme le Guggenheim ou le MoMA de New York.

Des Émirats toujours à l’offensive.
Dubaï est devenu, en 2008, le premier marché de l’art au Moyen-Orient. Son émergence est directement liée à la position politique et économique de l’émirat au sein de la Fédération des Émirats arabes unis. Car c’est l’ensemble des Émirats qui tire cette dynamique concurrentielle pour s’imposer comme pôle culturel du monde arabe. La foire Art Dubaï, qui avait accueilli 22.500 visiteurs en 2012, mettra à l’honneur l’Afrique de l’Ouest en 2013 — après l’avoir fait pour l’Indonésie, se positionnant non seulement comme la plaque tournante de l’art au Moyen-Orient, mais aussi pour l’ensemble des marchés émergents. Abu Dhabi a attiré les grands musées internationaux (Louvre, Guggenheim) et des universités prestigieuses (Sorbonne, New York University) dans une vaste politique de communication internationale servie par la labellisation pédagogique et culturelle des établissements de renom accueillis sur son territoire.
Selon une étude d’Artprice à paraître, le Qatar d’ailleurs serait en passe de devenir n° 1 mondial de l’industrie muséale. Elle constate, par ailleurs, que des collections entières, nord-américaines ou européennes sont achetées de gré à gré ou aux enchères par différentes fondations culturelles qataries pour accélérer leurs conquêtes du marché de l’art et s’établir définitivement comme acteur incontournable avec des musées et des centres d’art contemporain qui peuvent rivaliser sans aucun problème avec leurs homologues américains ou européens. L’Émirat serait, par ailleurs, à la conquête de grands noms de maison de ventes dans une stratégie de rachat.

La Chine maintient sa domination.
En 2010, une onde de choc avait secoué le marché de l’art international lorsque la Chine — deuxième puissance économique mondiale — était passée n° 1 devant les États-Unis. Dès 2007, elle avait éclipsé Paris en prenant la troisième marche du podium et, en à peine trois ans, avait imposé son hégémonie sur le reste du monde. À l’issue des ventes aux enchères de 2010, elle représentait 33 % du produit mondial de Fine Art, les États-Unis 30 %, le Royaume-Uni 19 % et la France seulement 5 %. En 2011, elle avait bondi à 41,4 % du chiffre d’affaires mondial, enregistrant une croissance inouïe de 49 % du volume d’affaires pour la vente aux enchères d’œuvres d’art.
Six artistes chinois figurent parmi les dix artistes les plus côtés du monde devant les Américains Basquiat, Koons, Warhol et Prince. Cinq capitales asiatiques dont Hong Kong et Shanghai sont ainsi classées parmi les dix premières places des enchères d’art contemporain : Pékin est en seconde position juste derrière New York. D’autres pays asiatiques sont tout aussi dynamiques : c’est le cas de Singapour (+22 %) ou de l’Indonésie (+39 %).
Cependant, le marché de l’art contemporain chinois a connu un tassement au second semestre 2012. Selon Art Tactic, il ne devrait être que temporaire, les indicateurs étant à la hausse pour le premier semestre 2013. Malgré quelques variations, le nombre de milliardaires chinois devant progresser d’environ 20 % par an jusqu’en 2014 (contre 5,6 % pour le reste de la planète), la Chine persévérera sans doute dans l’accumulation des records pendant longtemps…

La Turquie, nouvelle plaque tournante de l’art contemporain
Peu touchée par la crise, la Turquie a pris un grand virage en faveur de l’art contemporain, ses collectionneurs s’éloignant peu à peu de leur goût traditionnel pour l’orientalisme. Dans un entretien avec le journal Les Échos, Ali Akay, sociologue et commissaire d’exposition, affirme que depuis trois ans une cinquantaine de galeries ont ouvert à Istanbul. Avec des prix pratiqués assez élevés, la Turquie a été très en vue lors des événements internationaux de 2012. De nombreuses foires et biennales lui ont accordé toutes les attentions, la dernière en date étant la Foire Internationale d’Art Contemporain de Madrid (ARCO) qui en a fait l’invité d’honneur. Les institutions ne s’y trompent pas : le MoMA de New York a acquis une œuvre de l’artiste conceptuel Huseyin Bahri Alptekin auprès de la galerie Rampa d’Istanbul — dont le directeur est l’ancien conservateur adjoint du New Museum de New York — signant sa première acquisition turque depuis 50 ans.

Le leadership du Brésil sur le marché latino-américain.
Le marché latino-américain poursuit ses bonnes performances, bien que les résultats des enchères de New York en novembre 2012 aient enregistré des résultats mitigés. Art Basel Miami va accueillir une fois de plus un grand nombre de galeristes du continent. Le Brésil, qui a une longue tradition dans le marché de l’art — la biennale de São Paulo organisée depuis 1951 est une des plus anciennes au monde — ne représente aujourd’hui qu’une part marginale de l’ensemble des activités du commerce de l’art à l’échelle mondiale (moins de 0.5 %), mais apparaît comme un vivier artistique prometteur. Lors de l’Art Basel Miami 2011, The Telegraph soulevait à quel point le Brésil avait fait fort impression. Glenn Lowry, directeur du MoMA, rapportait au New York Times en octobre 2011 que « nombre d’artistes de la région figurent parmi les plus intéressants du moment ». En effet, du côté des institutions publiques — que ce soient le MoMA, la Tate Modern ou le centre Pompidou, qui a créé un comité spécial d’acquisition des œuvres d’Amérique latine —, toutes se sont penchées vers les productions brésiliennes, inspirant à leur tour les collectionneurs privés. Le phénomène est flagrant à la Tate dont les récentes acquisitions mettent à l’honneur la génération montante d’artistes brésiliens : aujourd’hui, 25 % des artistes nés après 1985 présents dans les collections de la Tate Modern de Londres sont latino-américains.

L’Inde en lente progression.
En Inde, l’art contemporain est devenu l’emblème de la modernité culturelle des grandes métropoles, même si le marché a pris quelques années avant de s’émanciper. La libéralisation économique, accélérée par les réformes de 1991, a entraîné une rapide augmentation des galeries privées et la progressive professionnalisation du marché de l’art. Delhi et Mumbai sont devenus des capitales de l’art contemporain indien, mais d’autres centres urbains comme Bangalore, Chennai et Kolkata se développent activement. L’India Art Fair, unique foire d’art moderne et contemporain du pays, a organisé sa cinquième édition début février 2013, mais s’est achevée sur un bilan un peu mitigé, tandis que jusqu’au 13 mars, l’Inde organise sa première grande biennale dans la ville de Cochin, qui est sans conteste l’événement d’art contemporain le plus important jamais organisé en Inde.

Les nouveaux explorateurs de l’Afrique et du Pacifique.
Le marché de l’art contemporain africain semble attirer de plus en plus l’attention des collectionneurs. Un nombre croissant de galeries internationales signent des artistes du continent. Mais seule une petite dizaine se hisse dans le classement des 500 artistes les plus prisés des salles de ventes. Avec en tête deux Sud-Africains dont les œuvres sont particulièrement convoitées : Marlene Dumas (47e avec environ 3 M€ réalisés en ventes publiques) et William Kentridge (84e avec 1,6 M€) qui a été exposé lors de la FIAC 2012. Les analystes s’accordent à dire que le potentiel de croissance est important, mais que tout ou presque reste à découvrir.
De son côté, l’Art Basel 2013 sera marquée par une présence accrue des galeristes de la zone Asie-Pacifique, dont certains venant des Philippines ou de Singapour pour la première fois. D’ailleurs, la future Art Basel Hong Kong, nouveau décor d’Art Basel 2013, accueillera plus de 50 % de galeries venues d’Asie et Asie Pacifique. Les biennales d’art contemporain fleurissent dans la zone, que ce soient la California-Pacific Triennial ou encore l’Asia Pacific Triennial of Contemporary Art (ATP7) qui se déroule à Brisbane en Australie en proposant d’explorer les nouveaux développements des courants artistiques en Asie-Pacifique et en Australie

Un marché sans frontières ?
Mais que penser de cette nouvelle donne géographique à l’heure où les technologies numériques sont en passe d’abolir les frontières physiques des marchés ? Les possibilités d’internet favorisent l’émergence d’initiatives et de nouveaux concepts. Globalisation des transactions en ligne via les ventes aux enchères et les galeries virtuelles, masse colossale d’informations relatives à l’actualité du marché de l’art ou aux analyses des œuvres…. les services déployés sont autant les reflets de la mondialisation que de l’apparition des nouveaux acheteurs au profil d’e-collectionneurs. Les grandes maisons de ventes ne s’y trompent d’ailleurs pas et multiplient les ventes exclusives sur Internet. En 2012, Christie’s enregistrait le record d’une vente en ligne grâce à son service Christie’s Live avec une toile d’Edward Hopper adjugée 9,6 M$. Même si les centres de gravité tendent à se déporter vers l’Asie, l’avenir du marché de l’art et la fluctuation de ses frontières se dessineront, sans doute, selon l’accessibilité on-line des œuvres d’art…

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