Entretien avec Abdallah Karroum, directeur artistique de la Biennale Bénin

   |  15 octobre 2012  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Paris, le 28 septembre 2012, Art Media Agency (AMA).

« Inventer le monde : l’artiste citoyen » est l’intitulé de la nouvelle édition de la Biennale Bénin qui se déroulera du 8 novembre 2012 au 13 janvier 2013 à Cotonou, capitale économique du pays ouest-africain. Bien qu’il soit petit par sa taille, comparé à d’autres pays africains, le Bénin présente une création singulière et une grande vitalité dans le secteur des arts visuels du point de vue de la création artistique, mais également des initiatives engagées. Lors de la Biennale, un vaste programme sera mis en place, comprenant des expositions, des ateliers, des rencontres, un programme radio et d’autres activités.

Art Media Agency a eu l’occasion de rencontrer Abdellah Karroum, Directeur artistique de l’événement. Il est aussi conservateur, éditeur et chercheur indépendant.

Art Media Agency (AMA) : Pourriez-vous présenter votre parcours professionnel en bref, s’il vous plaît ?

Abdallah Karroum (AK) : L’art a toujours été au centre de mes activités, depuis mes études au Maroc, les jobs d’été comme assistant de recherche et puis dans la médiation et le travail de conservation. En parallèle à mon travail de conservateur au CAPC Musée d’art contemporain de Bordeaux, j’ai obtenu mon Doctorat à l’Université de Bordeaux III en 2001. Ensuite je suis retourné au Maroc, où j’ai fondé L’Appartement 22, un lieu de rencontre et d’exposition à Rabat. Aujourd’hui je m’intéresse davantage à la création de lieux et de grands projets. J’ai par exemple créé le laboratoire de recherche  « Art, Technologie et Ecologie » et j’ai été commissaire associé de plusieurs biennales, telles que Dak’art (Sénégal), la Biennale de Gwangju (Corée du Sud), la Marrakech Biennale et récemment la Triennale à Paris.

AMA : Vous êtes le directeur artistique de la Biennale Bénin 2012. Qu’est-ce qui vous a attiré à cet événement ?

AK : J’ai accepté cette responsabilité pour accompagner des projets artistiques sur le continent africain. Il s’agit aussi de relier un peu plus les actions menées par mes collègues dans différentes régions d’Afrique. La Biennale Bénin est née d’une réelle nécessité d’un espace de rencontre, alors que le Bénin compte des artistes importants à l’échelle internationale. J’ai accepté l’invitation au Bénin comme un échange avec les artistes et les porteurs de projets béninois. J’avais l’intuition que ce petit pays qui produit de grands artistes mérite une exploration plus approfondie. Je connaissais déjà les artistes, mais pas nécessairement le contexte social du Bénin. Même si j’avais une idée de l’histoire du Bénin et de l’Afrique de l’Ouest, je voulais connaître l’histoire récente et son influence sur la production artistique. C’est un pays très différent du Sénégal, de l’Afrique du Sud ou de l’Égypte.

AMA : Le programme de la biennale s’articule autour du thème « Inventer le monde : l’artiste citoyen ». Pourriez-vous nous l’expliquer un peu plus ?

AK : Il y a deux axes de réflexion dans ce projet. Premièrement, il s’agit de réfléchir autour des grandes expositions et leurs raisons d’être dans l’histoire. Il est intéressant d’observer l’émergence des grandes expositions à des moments précis, dans des lieux spécifiques. Le Festival Mondial des Arts Nègres de 1966 à Dakar a joué un rôle important dans la revendication de reconnaissance des théoriciens de la négritude et des indépendances africaines. Le Festival Panafricain d’Alger de 1969 a été un moment plus politique, avec un arrière-plan révolutionnaire. La Biennale de Johannesburg de 1995, puis surtout celle de 1997, a aussi permis de regarder un art lui-même en rapport avec l’histoire contemporaine et les archives d’expressions méconnues. Il y a bien sûr d’autres projets dans ce sens, et la Biennale Bénin aujourd’hui a pour projet de regarder l’artiste comme acteur important dans l’imaginaire contemporain et la construction des sociétés. Deuxièmement, il s’agit d’observer les artistes de notre génération, d’identifier leur vocabulaire artistique et comment leurs idées sont appliquées dans le champ social. Ces deux axes de travail sont donc basés sur la connaissance et sur l’expérience.

AMA : Quels sont les buts de la Biennale Bénin?

AK : Lors de multiples rencontres avec les autorités du Bénin et les porteurs de projets, j’ai compris que cette Biennale Bénin est initiée comme un projet régulier pour  promouvoir une scène artistique locale foisonnante et la relier au monde. Il y a une volonté de pérenniser cette Biennale qui accompagne un développement plus large en Afrique de l’Ouest. Un tel événement est l’occasion de rassembler les artistes et de confronter les idées des intellectuels et acteurs culturels.

AMA : Quels seront les points culminants de la biennale?

AK: L’exposition internationale « Inventer le monde: l’artiste citoyen » se tient dans un ancien supermarché, le Centre Kora. Cette coïncidence avec la crise économique est intéressante car l’art occupe cet espace pour réussir là où le commerce a été mis en échec. Cet espace est transformé en lieu vivant pour l’art. Nous allons garder certaines structures du supermarché, comme les caisses de paiement, les espaces d’animation, pour en faire des zones de contact entre l’exposition internationale de la Biennale et les Projets Spéciaux qui sont portés par de multiples associations et collectifs d’artistes au Bénin. Nous mettons en place des Ateliers depuis cet été et des Rencontres continues jusqu’en janvier. Les Projets Spéciaux, tout comme le programme « Rencontres des Océans et des Mers » occupent aussi plusieurs espaces dans les villes du Bénin.

AMA : Combien de visiteurs attendez-vous ?

AK : je n’ai pas de pronostic précis, mais nous mettons en place un programme avec les écoles du Bénin, notamment un programme de médiation en collaboration avec la Fondation Zinsou. Le premier vernissage de la Biennale Bénin sera destiné aux enfants. Une quarantaine d’artistes et participants internationaux viendront installer leurs œuvres, en plus d’une centaine de jeunes artistes et collectifs impliqués dans des ateliers et rencontres. Nous avons reçu la confirmation de plusieurs groupes professionnels, qui souhaitent venir d’Afrique, d’Asie et d’Europe, mais aussi du Brésil.

AMA : Le Prix de la Biennale sera décerné dans le cadre de l’événement. Pourriez-vous nous dire plus sur le prix ? S’agit-il d’une somme ou d’un autre moyen d’encouragement pour les artistes?

AK : Les prix sont un encouragement financier. Il y a plusieurs prix entre 5.000 et 2.000 €, et aussi des partenariats pour des prix sous forme de résidences d’artistes. À ce jour, nous sommes sûrs du Prix de la Biennale donné par le Ministère de la Culture, nous parlerons des autres prix après signature des contrats. C’est M. Jean-Charles Abimbola, Ministre de la Culture du Bénin qui remettra le prix.

AMA : Quelle est la spécificité du secteur artistique au Bénin, comparé aux autres pays africains ?

AK: Les enjeux sont particuliers à chaque pays. Le point commun c’est le fait que les artistes sont en avance sur les investisseurs, et les investisseurs en avance sur les États. Les artistes du Bénin sont très actifs, mais ils sont souvent peu soutenus, y compris par les élites économiques. Mais les initiatives portées par les artistes eux-mêmes commencent à donner des résultats intéressants. Les espaces de production et d’expositions se limitent donc à ceux créés par les artistes eux-mêmes, à l’exception de la Fondation Zinsou créée par une grande famille passionnée de culture et de développement. Le Bénin est certes moins riche que l’Algérie ou l’Afrique du Sud, mais les espaces de liberté y sont plus ouverts.

AMA : Quel rôle joue la Biennale Bénin dans le développement du secteur culturel en Afrique ?

AK : Ce qui m’intéresse ce sont les expressions, les œuvres et ce que les artistes proposent à la société. Dans un contexte de déficit d’investissement des États, l’artiste prend la responsabilité de transmettre, d’éduquer, de créer des espaces pour lui-même et pour rencontrer les publics. C’est cet engagement que j’ai rencontré au Bénin depuis un an et qui a donné son titre au programme artistique que je propose.  Si vous regardez la Biennale de Dak’art au Sénégal, et d’autres projets comme Doual’art au Cameroun ou Dream City en Tunisie, vous vous rendrez rapidement compte des retombées de tels projets, et de leur potentiel de construction de la Cité.

AMA : Quels seront vos projets pour les mois prochains?

AK: L’Appartement 22 a fêté ses 10 ans le 10 octobre 2012, et nous célébrerons l’art avec le projet JF_JH Libertés. Je prépare un livre historique sur le lieu. Je travaille aussi sur un projet important avec Dora Garcia à la Biennale de Venise, pour la Fondation Prince Pierre de Monaco, dont j’ai été nommé Directeur artistique et je prépare deux expositions pour La Kunsthalle de Mulhouse. Ainsi qu’un projet d’exposition pour le MACBA de Barcelone. Enfin, je passe beaucoup de temps dans les montagnes du Rif où j’invite des artistes à regarder le monde dans une temporalité différente !

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