Les derniers développements de la peinture sur Art Paris Art Fair ?

 Paris  |  7 avril 2016  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

« Le point de vue unique et statique dans la peinture (…) n’est plus en mesure de répondre aux attentes que l’on peut formuler au regard de notre connaissance sur l’histoire, la structure physique et la psychologie. Nous pensons désormais en terme de procès plutôt que de substance. » L’idée que John Berger a lancé en 1959 en parlant de Chaim Jacob Lipchitz n’est pas neuve mais elle garde toute son actualité pour l’édition 2016 de Art Paris Art Fair. L’espace de la foire offre l’opportunité de se déplacer de stand en stand et d’avoir une impression d’ensemble de la création artistique et du travail des galeristes dans le monde entier, offrant une opportunité unique de tisser un lien entre la dynamique de la création et les différentes manières avec lesquelles celle-ci se donne à voir.

L’action painting bien représenté à Art Paris Art Fair 

Um Gallery (Séoul), parmi les galeries invitées dans le cadre de la Corée à l’honneur à Art Paris Art Fair, présente deux peintres coréens, Kim Ku-Lim et Lee Kun Young. Les peintures de Kim Ku-Lim présentent une dimension physique palpable, envahissant le spectateur à travers un style dramatique et intense. L’artiste, qui se présente comme action painter, confère à l’acte de peindre une valeur performative, peignant sans voir la toile, nécessairement devant un public. L’artiste s’exprime à l’aide de son corps, réunissant les dimensions gestuelles et perceptives. Ce paradoxe fait du corps de l’artiste un outil de perception en créant des peintures physiques, énergétiques et joyeuses en accord avec la surface de la peinture. Yin and Yang de Kim Ku-Lim, montre des couleurs épaisses et muettes, dynamiques et immobiles, qui attirent le spectateur sans s’imposer à lui.

La galerie ABC Arte présente l’oeuvre de Shōzō Shimamoto, l’un des membres fondateurs du mouvement d’avant-garde japonais Gutai. Artiste ayant marqué l’histoire de l’art, l’oeuvre de Shimamoto a porté le premier mouvement radical d’après-guerre au Japon. Le stand de ABC Arte propose une sélection des peintures Bottle Crash, lesquelles manifestent une énergie de laquelle transparaît le geste de l’artiste. Le geste et le résultat font tous deux partie intégrante de ce procédé artistique. Ce qui fait la singularité de cette esthétique tient non seulement du résultat (la peinture) et du procédé (la performance) mais dans le mouvement même qui relie l’oeuvre à un événement.

Jurgen Jansen, présenté par JanKossen Contemporary, crée un dialogue entre d’un côté le regardeur et l’artiste et de l’autre la couleur et la surface. Jurgen Jansen s’intéresse aux matériaux palpables. Les multiples couches de peinture montrent la volonté de réunir la spontanéité et la réflexion en appliquant au moyen d’une gestuelle lyrique les différentes couches avant que celles-ci ne soient fixées. L’artiste déverse, égoutte, pulvérise la peinture créant une sorte de membrane luminescente éclatée recouvrant la toile et invitant à une collaboration implicite entre l’artiste et le spectateur. Beauty and the Beast joue avec la forme et la couleur tout en explorant la profondeur subjective, concrétisant la pensée hégélienne de l’ « idée comme apparence sensible ». L’artiste parvient à insuffler une nouvelle vie à un genre plusieurs fois annoncé comme mort au cours du siècle précédent.

Peinture et nouveaux médias

« Le monde de l’art est le modèle d’une société plurielle, dans laquelle les oppositions sont détruites et les frontières rejettées (…) » (Danto). La pureté de l’art consiste dans l’acceptation et la volonté d’acceptation des limites propres à un médium. L’art d’aujourd’hui se définirait par une démarche transcendantale consistant à « se dépouiller de ses propres caractéristiques pour imiter ses propres effets ». Cette volonté de dépasser les limites se retrouve dans les peintures de la Galerie Charlot. La galerie réactualise des genres classiques comme le portrait et le paysage à travers des formes contemporaines. À Fleur d’Eau est un paysage de l’artiste Jacques Perconte représenté dans une vidéo générative qui introduit un mouvement perpétuel imitant celui de la nature, dansant autour d’un data video compressé. Ce paysage, bien qu’il soit créé par un ordinateur, présente aussi une dimension poétique par laquelle l’artiste nous transporte dans « la coque transparente d’un bateau, voyageant en vague pour les Iles Sanguinaires d’Ajaccio … » (Perconte). Ce paysage est créé en utilisant de vieux principes tirés des mathématiques structurelles et psychovisuelles, dans le mouvement d’une scène de course poursuite, à la fois pluriel et dépassant les oppositions livrant une idée simple de la notion de paysage et du sublime de la beauté naturelle — une idée que les artistes ont tant critiquée depuis des siècles.

À la galerie Photo12, Lee Lee-Nam présente Ruined Mona Lisa (2013), un travail s’appuyant sur des chefs d’oeuvres mondialement connus qu’il cherche à transformer en « peintures mouvantes ». Le croisement de différentes périodes de l’ère numérique crée une composition qui éclate nos repères tout introduisant des éléments fictionnels inattendus qui créent un monde onirique autour d’un visage que tout le monde pouvait reconnaître. Lee Lee-Nam n’a jamais été effrayé par l’art technologique et il utilise ce médium pour peindre d’une manière qui ouvre sur un nouveau vocabulaire aux potentialités infinies.

Yang Yongliang présente une série de photographies réalisées dans la ville de Shanghai. Ces photographies forment la base d’une peinture digitale picturale dans laquelle l’artiste crée une sorte de mégalopole où s’accumulent différents éléments picturaux ou calligraphiques tirés de la tradition Shui-mo. Les différentes étapes illustrées, sur lesquelles l’artiste semble piétiner, rappellent les peintures montagneuses de Shanshui, parmi les plus importantes dans la tradition du paysage chinois. Quand le spectateur s’approche de Travelers Among Mountains and Steams, faisant partie de la série des  « Mondes merveilleux artificiels » il peut alors faire l’expérience d’une dystopie digitale omnisciente et émergente qui finit par submerger la vision du regardeur. L’artiste travaille à partir d’un médium digital pour le relier à un univers merveilleux et fantastique parcourant une ville construite au fil d’un processus d’accumulation qui donne l’aspect d’une réalité augmentée. « Même pour le flâneur, la ville — disons celle où il est né (…) — n’est plus sa terre natale. Elle représente pour lui une étape dans une performance » (Walter Benjamin)

Une grande variété de genres à la foire

La galerie Claude Bernard présente l’oeuvre de l’artiste français Ronan Barrot. Le travail de Barrot parvient à maintenir l’importance accordée à la figuration, aussi bien que l’emphase du geste. Rappelant les espaces sombres et secrets de Rembrandt, Ronan Barrot réinterprète les grandes figures du passé dans un dialogue avec la peinture moderne. L’Apparition, l’une des œuvres visibles à Art Paris Art Fair, provoque une impression mystérieuse. L’oeuvre invite le spectateur à entrer dans le monde de l’image, où les choses ne sont pas tout à fait telles qu’elles paraissent.

La galerie RX expose l’artiste coréen Lee Bae dans un travail qui intègre une part de hasard dans une gestuelle balancée par une application minutieuse de différents matériaux en plusieurs couches. Après une première couche de charbon, l’artiste rajoute ensuite sur al toile une couche de résine sur laquelle il retrace la forme originale de la première couche, avant d’apposer une couche d’acrylique. Ce procédé en trois étapes est répété autant de fois qu’il est nécessaire jusqu’à ce que l’effet recherché par l’artiste soit obtenu. Bien que l’image finale et le procédé de création semblent antithétiques, Lee Bae parvient à rassembler ces éléments dans un mouvement unifié par la main de l’artiste qui assure une cohérence entre le processus intellectuel et le résultat final.

Speerstra Gallery a souhaité quant à elle promouvoir le mouvement du graffiti et ses différentes productions réalisées au cours des trois dernières décennies. Pour cette édition de Art Paris Art Fair, la galerie présente le travail de l’artiste new-yorkais JonOne. À travers l’oeuvre de cet artiste, la main derrière l’oeuvre est visible dans l’esprit du spectateur. Da Fighter, créé en 2008, atteste de cette continuité, livrant une interprétation singulière de la peinture, évoquant en parallèle le spectacle de la production de l’oeuvre jusque dans le résultat final.

Les peintures exposées à l’occasion de Art Paris Art Fair 2016 combinent une grande variété de tropismes faisant fonds de la pluralité des genres dans l’histoire de l’art. Ces images sont le produit de pratiques variées et indissociables du processus de production, à travers un emploi prémédité du pinceau et du corps sur la toile.

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