Mieux comprendre l’art chinois avec Anthony Phuong, directeur de la A2Z Art Gallery

 Paris  |  10 mars 2015  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Anthony Phuong et son épouse Ziwei sont deux passionnés d’art chinois. Il ont fondé la A2Z Art Gallery en 2009 avec la volonté sous-jacente de démocratiser l’art et de le rendre plus intelligible à la communauté asiatique en France, ainsi qu’aux néophytes. Après l’installation dans leurs premiers locaux à Ivry-sur-Seine, ils participent à Art Paris puis tout s’enchaîne. Depuis la fin de l’année 2014, il est possible de découvrir leur univers et leurs artistes rue de l’Échaudé dans le VIe arrondissement de Paris. Retour sur une success story en cours d’écriture avec Art Media Agency…

Vous avez débuté votre parcours dans le monde de l’art au sein de l’entreprise familiale d’encadrement. Comment vous est venue l’idée d’ouvrir une galerie ?
En tant qu’encadreur, j’étais tous les jours en contact avec des artistes de différents niveaux : de l’amateur du dimanche aux plus grands artistes contemporains tels que Combas ou Jean-Pierre Reynaud. Cela m’a permis d’avoir une vision sur ce qui se passait sur le marché de l’art et d’avoir accès à des informations d’intérêt, en discutant avec les artistes. À mes questions naïves, ils répondaient très simplement. J’étais également en contact avec tous les intervenants du monde de l’art : critiques, commissaires d’exposition, grands et petits collectionneurs, galeristes, marchands, directeurs de musées et conservateurs. Cela m’a donné une vision globalisée du marché de l’art.

Vous avez créé A2Z Art Gallery avec votre épouse, Ziwei…
Ziwei a travaillé cinq ans pour l’Opera Gallery, rue du Faubourg Saint-Honoré. Nous nous sommes rencontrés alors que je livrais la galerie un été, à la place de mon frère. De fil en aiguille, nous avons commencé à travailler en Chine et à écumer les ateliers d’artistes à Pékin, Shanghai, Chengdu, Xian, Xiamen… En 2006-2007, l’euphorie avait déjà gagné le pays. Dans les grandes villes, les artistes étaient dans des référentiels complètement déconnectés par rapport à l’Occident. Ils prenaient leurs aînés en exemple donc pour eux, une œuvre de 10.000 €, cela ne représentait rien. Ce sont dans les villes moyennes, loin de l’euphorie, que nous avons retrouvé des artistes plus raisonnables, ceux avec lesquels nous travaillons actuellement.

Vous avez alors commencé à collectionner ?
Oui, c’est logique d’être soi-même collectionneur quand on veut être galeriste. Nous avons acheté des petites œuvres avec nos moyens de l’époque. Ce n’était vraiment pas énorme : 300 – 500 € voire 1.000 € maximum. Un jour, nous avons eu l’opportunité d’avoir un showroom aux Lilas et nous avions des artistes à représenter comme Gao Jie ou Jin Bo. Pour l’anecdote, Gao Jie a fait la première exposition de sa carrière dans notre galerie… Nous avons exploité l’espace pendant six mois, le temps que tout se vende. Les artistes ont même pu faire de grandes œuvres directement dans l’espace ainsi mis à leur disposition.
Le propriétaire nous a ensuite fait part d’ un autre projet immobilier et il nous a proposé la galerie à Ivry-sur-Seine. En février 2010, nous avons investi l’espace d’Ivry puis tout est allé très vite. Nous avons utilisé les dossiers des œuvres faites avec Gao Jie pour nous présenter à Art Paris. Suite à un désistement, nous avons obtenu une place. Nous avons fait un solo show de Gao Jie et tout s’est vendu. Nous étions un peu inconscients, à cette époque, c’était une grande prise de risques mais, au final, quand il faut y aller, si on calcule trop, ce ne sont jamais les bonnes conditions et on ne fait rien. Nous avons fait la foire sans moyens, la participation se montait à 25.000 € mais nous avons réussi à négocier avec la directrice commerciale des paiements sur dix chèques. Des opportunités pour des jeunes galeries de faire une foire comme Art Paris ne se présentent pas tous les jours, alors c’est un investissement. L’année dernière, une double sculpture de Gao Jie s’est vendue 25.000 € pendant la foire et cette année, nous y participons pour la cinquième fois…

La participation à une foire comme Art Paris a-t-elle eu un impact sur la galerie ?
Art Paris nous a surtout permis de renouveler la clientèle. En étant à Ivry-sur-Seine, nous ne bénéficiions pas d’une visibilité énorme. Notre clientèle s’était formée par un réseau de bouche-à-oreille via les adresses mail laissées lors des expositions. Aujourd’hui, notre public est évolutif, nous avons une souche de fidèles et chaque année Art Paris nous amène notre lot de sang neuf. Notre sélection a évolué par la même occasion. Les jeunes artistes c’est bien, mais il faut maintenant internationaliser notre position et aussi travailler avec des artistes qui ont un renom plus important. Les grandes foires ne regardent que ça. Fin 2014, nous avons déménagé en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés dans un espace de 300 m2. Le site d’Ivry sert maintenant d’espace de stockage, je voulais le garder pour faire des expositions de jeunes artistes mais cela me demande tellement de travail. Si j’avais une équipe plus importante, je le ferais mais en l’état je ne peux pas.

Qui sont les artistes que vous défendez ?
Ils sont essentiellement chinois, mais nous avons également un anglais et un grec… C’est un parti pris car je me devais de commencer ma carrière en me spécialisant dans quelque chose. Je suis d’origine chinoise, né au Vietnam et j’ai grandi en France. Ziwei est également chinoise. Nous avons donc la capacité de défendre nos artistes avec le langage. Forcément, cela prend du temps car ce sont de très jeunes artistes mais tout doit se construire sur le long terme. Même Perrotin a travaillé des années avant d’être là où il est.
Au fil des années, j’ai rencontré une certaine communauté d’artistes chinois. Nous nous fréquentions régulièrement, s’invitant les uns chez les autres. Le constat était frustrant pour eux : ils n’arrivaient pas à trouver quelqu’un qui puisse retranscrire leur propos, ne parvenant pas à le faire eux-mêmes, bien qu’ils aient mené leurs études en France. Un dossier, il faut savoir le monter, il faut également savoir parler de son œuvre, se vendre à une résidence, à un galeriste… Il y dix ans, c’était plus compliqué qu’aujourd’hui, Internet a facilité les choses.
Les artistes que je défends, je les connais donc par le bouche-à-oreille. Ce sont des coups de cœur et ensuite je regarde la compatibilité de caractère. Mais surtout, parlent-ils de leur vie ? Ce qui fait la particularité de chaque artiste, c’est qu’il me donne son avis, qu’il raconte sa vie. Parler de sa vie, c’est vraiment s’approprier son œuvre car personne ne pourra vous copier. C’est ce qui fait la singularité d’une œuvre. Après vient la recherche technique.

Comment percevez-vous l’art ?
Personnellement, je trouve que l’art est la plateforme la plus libre pour permettre l’expression des idées les plus interdites. Il peut y avoir différents niveaux de langage comme il peut y avoir différents niveaux de compréhension. Le double tranchant, c’est qu’on faire dire n’importe quoi à une œuvre tout en pouvant se défendre. L’intelligence de l’artiste, qui a compris ce système, serait de peindre des symboliques, de ne pas attaquer de front, tout en subtilité et c’est cela qui est intéressant avec l’art. Emprunter des chemins détournés et ne pas être uniquement dans l’illustration… Mais il faut alors être initié pour comprendre ces messages.
En fonction des pays les discours artistiques ne sont pas assumés de la même manière. En Chine, c’est très violent et les artistes peuvent aborder tous les sujets tant qu’ils ne touchent pas à la politique. En Russie également, même si les artistes sont plus réactionnaires.

D’autres galeries parisiennes se sont spécialisées dans l’art chinois, on peut citer la galerie Loft ou Paris-Beijing. Quel est le positionnement de votre galerie par rapport à cette concurrence ?
Étant donné le nombre d’artistes chinois existant, les quelques galeries que nous venons d’évoquer ne sont pas assez nombreuses pour tout couvrir. Je défends des artistes chinois qui ont fait leurs études en France et ma ligne curatoriale est basée sur les artistes qui ont un discours autour de l’humain. C’est ma sensibilité propre. Avec l’évolution de la galerie, je serais peut-être amené à soutenir des artistes un peu plus commerciaux, il faut savoir faire des concessions.
Si on prend Paris-Beijing, la différence entre nous, c’est que le fondateur est photographe donc la galerie a surtout défendu et travaillé avec des photographes comme Liu Bolin. Ils commencent maintenant à faire de la peinture mais ils n’ont pas le même regard par rapport à l’art conceptuel, les installations… Le conceptuel, c’est plus mon affaire. Il ne s’agit pas juste d’un caillou au milieu d’une grande salle mais de toute une réflexion qui amène à une œuvre, nous ne sommes pas dans l’esthétique.
Si je travaille avec des artistes chinois c’est parce que nous avons beaucoup travaillé en Chine ces dix dernières années. Pour moi, l’art doit aussi servir de témoignage. Quand un artiste balance sans filtre, ou avec son filtre, ses impressions sur un fait d’actualité, il arrive à exprimer une émotion. Ces artistes sont rares et c’est à nous de les déceler et de les défendre. À noter que ce ne sont pas forcément ceux qu’on trouve sur le marché.

La galerie a également développé des liens avec les institutions chinoises, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
À Chengdu, nous travaillons avec un musée qui s’appelle Blue Roof Museum et qui se trouve en plein milieu d’un complexe d’artistes. Ce sont des lofts qui regroupent tous les grands artistes du Sichuan et nous avons là un programme de résidences croisées. Nous proposons des artistes français pour qu’ils puissent au bout de trois semaines voire un mois de résidence, faire une exposition dans le musée avec un catalogue. De son côté, le musée choisit deux à trois artistes chinois mais qui ont fait leurs études à l’étranger. Ces artistes chinois viennent en France et partent dans différentes écoles comme à Rouen ou à Grenoble. La plupart ont une formation en beaux-arts et ceux qui n’en ont pas sont, néanmoins, des artistes confirmés. Personnellement, je trouve que le voyage est très important car il est partie prenante de la carrière d’un artiste. Voyager, c’est découvrir de nouvelles lumières, nouvelles techniques, personnes, cultures ; autant de sources d’inspiration.
Nous sommes également en contact depuis quelques temps avec un centre d’art de Shanghai, le V Arts Space, dans le M50. M50 est un quartier qui regroupe plein de galeries comme ShanghArt, une des plus anciennes galeries de Chine, tenue par un Suisse. Ce quartier a ouvert avant le 798, une ancienne usine investie par des artistes qui s’y sont installés. Ils ont été suivis par des galeries puis les prix ont flambé ; maintenant, c’est devenu une sorte de Disneyland de l’art… Beaucoup ont émis des critiques à ce propos mais je vois le côté positif de la chose. Après tout, c’est un lieu incontournable et c’est un lieu dédié à l’art. Pour un provincial qui viendrait dans la capitale, plutôt que de toujours aller voir la même chose, la Muraille de Chine ou autre, c’est une manière de confronter un public novice à l’art et de l’initier à l’art sans qu’il s’en rende compte.

Vous dites que l’objectif de votre travail, c’est aussi de donner des points de lecture. Pourquoi et à qui ?
L’art n’est pas accessible à tous, sauf sur le versant esthétique. Il est donné à tous d’aimer ou pas. Concernant l’art, il existe différents niveaux de compréhension et donner des clés de lecture, c’est aller chercher des réponses dans les œuvres en fonction de soi car on a tous une interprétation différente. Chacun a sa vérité face à une œuvre. D’ailleurs, je préfère expliquer une œuvre à quelqu’un qui ne comprend pas l’art car il va avoir une certaine naïveté dans ses réactions, une fraîcheur dans l’émotion.

En France, la création contemporaine a pignon sur rue mais dans certains pays d’Asie, ce n’est pas encore si évident. Nguyen Phuong Linh, une artiste vietnamienne, évoquait avec AMA le fait qu’il n’existe pas de public local pour l’art contemporain. Cette problématique de sensibilité se retrouve-t-elle dans la communauté chinoise ?
J’étais arrivé à la même analyse. C’est pour cela que j’ai monté des expositions en Chine et que j’ai également travaillé avec le Zendai Museum à Shanghai sur une exposition dédiée aux autochtones. J’avais l’intention d’amener une certaine réflexion auprès d’un public novice et je me suis rendu compte, au fil des expositions et des rencontres qu’au final, en France, c’est pareil. Si on regarde bien le public qui fréquente les expositions dans les institutions, c’est aussi celui qui fréquente les écoles et les institutions ayant un rapport avec l’art.
Je pense qu’il faut redéfinir le terme d’art aujourd’hui. La population de masse est conditionnée à consommer du loisir, de la télévision, à s’amuser. Ce conditionnement fait que l’art ne trouve pas forcément son public. Je pense qu’il faut amener l’art par des choses qui leur sont concrètes c’est-à-dire par le jeu. J’ai eu une idée de monter une exposition qui s’appellerait « Please touch it ». Je me souviens pendant l’Exposition universelle [en Chine], le grand hall était barricadé par de grandes bandes oranges et cela dénaturait les œuvres. Or, c’est dans la culture chinoise que d’être curieux et d’aller toucher des œuvres. Si l’œuvre est réalisée dans ce sens comme une œuvre participative alors ils vont s’amuser, apprendre et se renseigner par la suite. Il faut créer des émotions. Ce qui m’a donné le déclic c’est le mouvement Dada marqué par un certain recul et un humour très présent dans les œuvres.

Quels sont vos projets à venir ?
La prochaine étape sera de collaborer avec des artistes de renom en Chine et qui ne sont pas encore représentés en France. Cela va nous permettre d’assoir la position de la galerie tout en donnant la possibilité aux collectionneurs européens de suivre des artistes chinois à partir de la France, sans forcement avoir à aller en Chine pour les acheter. Nous souhaitons également travailler avec plus d’artistes occidentaux et développer la proposition. Le récent emménagement dans le nouvel espace fait qu’il est un peu prématuré de penser ouvrir un nouveau lieu mais à terme, j’aimerais bien que nous ayons un A2Z en Chine, au minimum. Être présents sur les foires à l’étranger est également un objectif. En 2016, nous allons proposer notre candidature à des foires dans le monde telles que : Art Basel Hong Kong mais c’est compliqué ; peut être Art Brussels, Art15 à Londres, la Frieze ou la Fiac. Disons que la difficulté pour participer à ces foires, c’est qu’ils regardent sur la liste des artistes, ceux qui sont reconnus à l’international ou historiquement… Sauf si on connaît les décisionnaires. Une galerie c’est une entreprise, nous sommes tributaires de ce statut, du marché et les artistes ont besoin de vivre aussi, si vous ne vendez pas, ils sont les premiers à partir…

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